Un bilan de la grève générale féministe du 30 novembre 2023

Publié le par Michel pour Leire Gallego

On a déjà évoqué ici (dans sa préparation, puis son succès) la grève générale féministe du 30 novembre 2023 en Euskadi sud (Pays basque espagnol), à l’appel du mouvement féministe, d’associations et de plusieurs organisations syndicales.

La confédération syndicale majoritaire sur ce territoire, ELA, est engagée depuis de nombreuses années dans la construction et l’organisation des salariées des secteurs féminisés. Pour cette grève du 30 novembre, son implication a été très importante. Leire Gallego, responsable de l’espace Genre de ELA, en fait un bilan dans un article de la revue Landeia de janvier-février 2024, que nous traduisons ici. Elle insiste sur la construction d’une vraie grève, avec des arrêts de travail, plutôt que sur l’organisation d’une simple journée de mobilisation.

« Elle a servi à approfondir la problématique des soins et à interpeller les Gouvernements »

ELA a soutenu la grève générale féministe qui a été convoquée en Euskal Herria le 30 novembre [2023]. Quel bilan faites-vous de cette grève ?

Le mouvement féministe basque Herria a décidé d’appeler à la Grève générale féministe du 30 novembre. Et comme vous le dites, ELA a soutenu cet appel. Nous en faisons un bilan positif. Le sujet des soins [cuidados, qu’on traduirait en anglais par care, à la fois les soins, mais aussi prendre soin – on dit parfois en France « le soin et le lien »] a été placé au cœur du débat social et politique la question des soins, et c’est une étape cruciale.

La focalisation sur le soin était donc un choix pertinent ?

Oui, bien sûr. Et plus encore si on se replace dans le contexte actuel d’une Europe gouvernée par les politiques néolibérales. Et c’est de plus en plus l’extrême droite qui fixe l’agenda pour essayer de réduire les droits et attaquer la solidarité. Il y a donc un pays, ici, où les syndicats et les mouvements sociaux ont décidé d’imposer à l’agenda ce sujet vital que sont les soins.

Le mouvement féministe a mis depuis de nombreuses années au centre du débat la question des soins. La problématique des soins touche les femmes et les hommes, même s’il est évident qu’il existe un déséquilibre important entre les tâches assumées par les femmes et par les hommes dans la sphère privée. Nous sommes très loin de la coresponsabilité nécessaire. Nous souffrons tou·tes des insuffisances du système de soins, qui est loin d’être universel, public, gratuit et de qualité. Il y a une responsabilité individuelle et sociale mais surtout politique. Pour cela, il nous semble qu’avoir centré le grève générale féministe sur la question de soins, et y avoir appelé les femmes et les hommes, a été un succès.

Y a-t-il eu un boycott institutionnel ou médiatique pour cet appel ?

Les pouvoirs économiques et politiques essaient d’éliminer la nature transformatrice de nombreuses luttes. Cela s’est vu très clairement avec le mouvement féministe. Ici tout le monde se considère féministe, même si dans de nombreuses occasions on ne sait pas vraiment de quoi on parle. Qu’est-ce que ça veut dire être féministe ? Exiger des institutions que leurs politiques soient féministes ? Récemment la conseillère à l’Egalité de la CAPV [Communauté Autonome du pays Basque, regroupant les provinces de Araba, Bizkaia et Gipuzkoa], Nerea Melgosa a déclaré : « Il y a deux revendications. L’une est le modèle de soins que nous devons mettre sur la table. Nous avons toujours dit que ce devait être un modèle public et communautaire. Que cela déplaise à certains ou à certaines, c’est le modèle défendu par le Gouvernement Basque ».

La conseillère sait que ce n’est pas le cas. Elle tente cependant de s’approprier le discours du Mouvement féministe. Voici quelques faits qui contredisent son affirmation. La grève interpelait directement les institutions de Hego Euskal Herria [Pays Basque sud, formé par les 4 provinces situées dans l’Etat espagnol. À celles de la CPAV, on ajoute la province de Nafarroa qui est politiquement une communauté autonome], qui sont celles qui ont la responsabilité du système de soins. Face à la démonstration évidente du fait que quelques-uns font des affaires avec les soins (le coût annuel moyen d’une place en Ehpad est supérieur à 16 000 euros en CAPV, en Araba, Bizkaia et Gipuzkoa il y a 434 Ehpad dont seulement 40 sont publics, et en Navarre seuls 2 des 78 Ehpad sont publics) et qu’un changement substantiel de modèle était exigé, la réponse des médias dominants (privés comme publics) a été le boycott de l’appel, parce qu’ils savent que le cœur des politiques, ce ne sont pas les soins, mais les affaires.

Quel bilan faites-vous de cette journée de grève ?

La participation à la grève a été significative, mais inférieure à ce nous aurions souhaité. Pour ELA, la grève générale est un outil qui doit toujours avoir comme objectif d’obtenir l’adhésion la plus large possible des travailleurs et des travailleuses. À ce sujet, les organisations n’ont pas toutes le même point de vue. Une partie du mouvement féministe, mais aussi d’autres syndicats, ont relativisé cet objectif de grève la plus large possible. Il nous semble que cette question est essentielle pour la suite : on n’arrive pas à imaginer un scénario où une grève serait déclenchée sans avoir fait l’objet d’un travail de préparation suffisant, et où les travailleurs et travailleuses s’arrêteraient ce jour là. Une journée de grève et une journée de mobilisation, ce n’est pas la même chose.

Pour ELA, le travail d’organisation réalisé sur les lieux de travail a été très important. Il est essentiel dans toute grève, et nous en faisons un bilan très positif. Comme toujours, il faut comprendre les raisons pour lesquelles cela s’est mieux passé dans certains secteurs, entreprises ou territoires que dans d’autres, mais le fait est que ELA a organisé plus de 1500 assemblées, et a tenu des assemblées territoriales avec une forte participation. On peut dire que nous nous sommes tournés vers la grève, nous y avons travaillé avec rigueur, nous avons défendu l’idée que dans les lieux de travail où il y a habituellement des votes contraignants, il en soit de même pour cette grève (une position que LAB [autre syndicat basque] n’a pas suivi, préférant éviter le caractère contraignant du vote).

La grève est-elle allée au-delà des secteurs féminisés ?

Beaucoup de gens pensaient qu’on n’arriverait pas à donner un caractère de grève générale à cette grève féministe. Il faut bien dire que ces gens avaient tort. Qu’il y ait eu des dizaines d’entreprises de la métallurgie en Gipuzkoa, où le personnel est majoritairement masculin, qui ont voté en faveur de la grève, en est une illustration indiscutable. Et nous mettons cet exemple en avant, car c’est le territoire marqué par une culture du vote obligatoire en cas d’appel à la grève générale.

Que retires tu des mobilisations de ce jour-là ?

Les mobilisations centralisées se sont déroulées dans l’après-midi, avec les manifestations dans les quatre capitales provinciales. Ce furent des manifestations massives, avec beaucoup participation, elles nous ont laissé de bonnes impressions.

Quelle comparaison fais-tu avec le déroulement d’autres grèves générales ?

Le 30 novembre dernier est comparable avec les grèves générales appellées directement par ELA et d’autres syndicats et organisations sociales... Par exemple, l’appel du 30 janvier 2020, lancé par la Charte des droits sociaux d’Euskal Herria et le Mouvement des retraités. Ce jour-là, les mobilisations centralisées et les plus puissantes étaient le matin. Les chiffres des mobilisations du matin dans les capitales provinciales étaient alors largement supérieurs à ceux du 30 novembre. Il nous semble que ce schéma est plus adapté à l’objectif de maximiser les arrêts de travail. Ces grandes mobilisations matinales donnent une large visibilité aux grèves, et ont aussi un effet émotionnel de reconnaissance et de fierté collective parmi les grévistes. En outre, elles rendent la grève plus massive sur les lieux de travail. Pour nous, les mobilisations de l’après-midi sont plus appropriées à une journée de mobilisation qu’à une journée de grève générale.

Que va faire ELA dans les mois à venir sur le thème des soins ?

Continuer à parier sur la lutte syndicale et sociale. Les soins sont l’un des axes centraux de notre action syndicale. Dans la négociation collective nous essayons depuis de nombreuses années de rendre dignes les conditions de travail dans les différents secteurs de ce champ (Ehpad, aide à domicile, intervention sociale…), et aussi lutter pour obtenir une amélioration de la qualité et des niveaux d’attention aux personnes dans ce système. Les grèves sectorielles et sur les lieux de travail ont été essentielles pour améliorer les conditions de travail des travailleuses, pour socialiser le débat sur les soins, et pour exiger de nos gouvernements et de la classe politique un changement de modèle.

Justement, en parlant d’interpellation politique, nous avions décidé il y a 20 ans de participer activement à la plateforme pour des Services sociaux publics, universels et gratuits. Cependant, ELA suit depuis des années sa ligne propre, et nous estimons qu’elle va dans la bonne direction, pour l’ensemble de ce champ. Cela pour dire aussi que nous ne sommes pas parti·es de zéro avec cette grève générale féministe.

Enfin, dans les mois qui viennent, nous continuerons à renforcer la négociation collective afin que les travailleuses de ces secteurs aient de meilleures conditions de travail, la réduction des ratios [rapport entre le nombre de personnes aidées et le nombre de salariées en situation de leur apporter une aide] et l’amélioration de la qualité du système. Et dans le domaine de l’interpellation politique, nous allons être très attentives et analyser du point de vue des soins les budgets et les décisions qui seront pris dans les prochains mois par les députations forales et les gouvernements. Nous allons rappeler et continuer à lutter pour la plate-forme revendicative que ELA a mis en avant dans cette grève féministe générale : un système de soins public, universel, gratuit, de qualité et coresponsable.