Un combat syndical pour la paix et contre l’apartheid : l’action de MAAN en Israël et en Palestine
Publié le par pour Yoav Gal Tamir
Après un premier article consacré au soutien syndical à la Palestine depuis nos organisations, nous souhaitons ici relayer la voix d’une organisation qui lutte sur place, en organisant les salarié·es palestinien·nes qui travaillent sur le territoire israélien : MAAN Workers Association. L’un de ses porte-parole était présent fin novembre à la rencontre du Global Labour Institute qui s’est tenue près de Paris : nous traduisons le texte de sa présentation.
MAAN Workers Association, syndicat indépendant en Israël, travaille depuis plus de dix ans à l’organisation des travailleurs et travailleuses Palestinien·nes des entreprises israélien·nes. Jusqu’au 6 octobre, c’étaient quelques 200 000 Palestinien·nes qui travaillaient en Israël ou dans la zone C [1]. Les revenus de ces nombreux salarié·es sont une composante essentielle de l’économie palestinienne. MAAN s’est révélé être une force de poids dans les luttes de ces travailleur·es.
Le basculement de la guerre entre Israël et le Hamas
Tout cela a changé, désormais. Lors de la journée noire du 7 octobre, notre région a connu un véritable tremblement de terre. L’attaque du Hamas contre des civils israéliens, ciblant sans distinction des nourrissons, des enfants, des femmes et des vieillards, a été un acte de terreur haineuse et un crime contre l’humanité. Environ 1200 personnes ont été tuées en une journée, et 240 enlevées vers Gaza. Plusieurs des victimes ont été violées au préalable, et plusieurs sont mortes ou ont été assassiné en captivité.
La réponse d’Israël à cette attaque a été une guerre de vengeance contre le Hamas. Depuis lors, tant les Israélien·nes que les Palestinien·nes vivent l’enfer. La guerre menée par Israël a Gaza a conduit à des destructions, des et la mort de plus de 10 000 personnes, dont des femmes et des enfants. La ville de Gaza et sa banlieue ont été complètement anéanties, et sont inhabitables à nouveau. Cette présentation a été écrite au cours du cessez-le-feu temporaire, mais personne ne peut garantir que la guerre ne reprendra pas.
MAAN se mobilise pour aider les travailleur·es palestinien·nes en temps d’urgence
Aujourd’hui, nous faisons pression sur le personnel politique et les responsables de la sécurité pour rouvrir les points de passage et autoriser les travailleur·es à retourner au travail. Nous nous opposons aux tentatives de certains politiques israéliens d’importer de la main-d’œuvre étrangère pour remplacer les travailleur·es palestinien·nes et appelons à autoriser ces derniers à retourner sur leur lieu de travail.
En parallèle, MAAN a ouvert un centre d’assistance aux salarié·es pendant l’état d’urgence à Jérusalem-Est. Nous aidons des centaines d’habitant·es palestinien·nes de Jérusalem à faire face aux licenciements, au chômage et aux multiples difficultés avec les autorités et les employeurs. Nous avons aussi pris part à un centre logistique citoyen pour organiser des distributions de nourriture, de l’assistance, fournir du soutien et des bons alimentaires aux familles de travailleur·es de Jérusalem-Est licencié·es ou empêché·es de travailler par la guerre.
Même en temps de guerre, nous continuons de représenter les salarié·es palestinien·nes qui s’organisent au travail. Nous sommes en pleine lutte sociale à l’hôpital gériatrique de Mishor Adumim, la plus importante et plus ancienne colonie : les salarié·es, après s’êtres organisé·es avec MAAN, revendiquent une amélioration de leurs conditions de travail.
Concernant la situation dramatique à Gaza, nous partageons la vision du sénateur étasunien Bernie Sanders, selon qui « dans la perspective d’une paix régionale et d’un futur plus réjouissant pour le peuple palestinien, Gaza doit avoir une chance de se libérer du Hamas, et il ne peut plus y avoir d’occupation israélienne durable » [2].
MAAN, un exemple de travail commun entre Palestinien·nes et les Israélien·nes
MAAN est une organisation juive-arabe de travailleur·es, qui agit en Israël depuis plus de 25 ans. Comme organisation générale de travailleur·es, MAAN regroupe des salarié·es de différents secteurs, principalement dans l’éducation et le social associatif. MAAN affilie des travailleur·es en Israël sans distinction de nationalité, de religion ou d’appartenance de genre.
MAAN est la seule organisation qui syndique des travailleur·es palestinien·nes de Cisjordanie travaillant en Israël. Jusqu’alors, les employeurs bafouaient les droits des Palestinien·nes en toute impunité. Notre entrée en scène a comblé un véritable vide, d’autant plus criant que les syndicats palestiniens n’ont pas le droit d’agir en zone C ou en Israël.
Voici un exemple de notre action : suite à une pétition lancée par MAAN en 2020, les autorités israéliennes ont arrêté de prélever une cotisation du salaire des travailleur·es palestinien·nes, qui était auparavant directement reversée à l’Histadrut (le syndicat national israélien). Cette pratique avait commencé en 1970, sans que les salarié·es n’aient jamais reçu le moindre service de l’Histadrut.
Grâce à nos efforts pour organiser les salarié·es palestinien·nes employé·es dans des entreprises israéliennes, MAAN est devenue un syndicat représentatif et a signé des accords collectifs pionniers. Au garage Zarfati de Mishor Edumim, une campagne de syndicalisation a duré 4 ans avant la signature de la première convention collective pour les travailleur·es palestinien·nes. Le meneur de la lutte, Hatem Abu Ziadeh, a été viré et accusé du sabotage d’une voiture militaire dans le garage : il a fallu une bataille judiciaire difficile pour le laver de ces fausses accusations et le faire réembaucher.
Le régime des permis
Les Palestinien·nes embauché·es en Israël ou dans la zone C sont une composante essentielle de l’économie palestinienne, via leur salaire : selon les estimations, ce seraient environ 3 milliards de dollars qui alimenteraient l’économie palestinienne chaque année par ce canal – soit environ 20 % du revenu national de l’Autorité palestinienne.
Ces travailleur·es sont toutefois soumis à un régime arbitraire de permis, qui a généré un marché noir pour les acheter ou les échanger. Des dizaines de milliers de travailleur·es ne peuvent obtenir d’autorisation de travail et doivent les acheter sur un marché noir florissant, où il faut payer environ 670 dollars par mois pour pouvoir travailler. Cet argent afflue dans les poches d’Israélien·nes et de Palestinien·nes corrompu·es, le tout sous le regard attentif des autorités israéliennes et palestiniennes.
En 2022, MAAN a initié une campagne pour bousculer la situation en réclamant la mise en place d’une « carte verte pour les travailleur·es palestinien·es ». Cette campagne a reçu un écho important. Notre argument était que la préoccupation sécuritaire avait fondamentalement failli, et qu’Israël devait reconnaître le droit des Palestinien·nes à travailler, et respecter les droits humains et civiques.
Le mouvement de contestation en Israël
Les 9 premiers mois de 2023, MAAN a pris part au mouvement massif qui a émergé en Israël pour écarter l’extrême-droite du pouvoir. Ce gouvernement d’extrême-droite dirigé par Netanyahu a menacé les institutions du régime démocratique pour faire d’Israël un pays sans système judiciaire fonctionnel, capable d’annexer la Cisjordanie en totalité ou en partie dans le futur. Cet affaiblissement des institutions judiciaires visait aussi le tribunal du travail (Labor Court), qui est puissant et a protégé MAAN à de nombreuses reprises. MAAN s’est joint à la mobilisation et y a décelé la possibilité d’un changement politique qui pourrait mettre fin à l’anomalie de la situation actuelle, où il y a de la démocratie pour les Juifs et un apartheid pour les Palestinien·nes.
Pour un futur de paix et de droits égaux pour tou·tes en Palestine et en Israël
En tant qu’organisation travaillant pour les droits des travailleur·es palestinien·nes et israélien·nes, et plaidant pour la paix et la fraternité entre les peuples, nous continuons notre combat pour la dignité et l’égalité pour tou·tes. L’examen de conscience sur notre futur doit être fait par tou·tes – Israélien·nes comme Palestinien·nes. Il pourra se faire via un réglement politique du conflit et la mise en place de deux États, d’une fédération ou encore d’un seul État démocratique. Le principe reste clair : nous sommes des êtres humains, et tout le monde, Israélien·nes comme Palestinien·nes, doit avoir les mêmes droits.
[1] La zone C correspond aux portions du territoire palestinien en Cisjordanie sous contrôle israélien.
[2] New York Times, 22 novembre 2023.
