Retour sur un échec d’implantation syndicale dans la logistique

Publié le par Baptiste, Paasivuori

Cet entretien avec un ex-salarié d’une plateforme de la grande distribution raconte une tentative d’organisation syndicale dans son entreprise. Il donne à voir les conditions de travail dans un secteur marqué par le travail de nuit, dans le froid, avec des horaires de nuit, un salaire au niveau du Smic, et un recours massif aux intérimaires. Il montre aussi les stratégies patronales de segmentation de la main-d’œuvre, avec des groupes divisés en de multiples entreprises clientes entre elles mais qui appartiennent en réalité au même patron. Surtout, l’entretien montre comment la CGT est trop souvent incapable aujourd’hui de saisir l’opportunité de créer une nouvelle section et d’appuyer les camarades volontaires pour lancer quelque-chose dans leur entreprise. Incapable d’abord car la syndicalisation et les nouvelles implantations ne sont pas une priorité dans la réalité, notamment parce que les quelques camarades qui font vivre les Unions départementales sont acaparé⋅es par d’autres tâches. Mais aussi parce que les syndicats existants se pensent d’abord comme syndicat de telle ou telle entreprise et ont du mal à en sortir pour aller aider les salarié⋅es de l’entreprise voisine qui appartient pourtant au même secteur.

Où est-ce que tu bosssais ?

C’est une plateforme de distribution comme toutes les autres, mais en boucherie, donc dans un frigo. J’avais jamais fait de plateforme avant, il y a des conditions de travail dures, des horaires décalés pour tout le monde, début tôt le matin ou le midi.

L’entreprise est sous-traitante d’une des plus grosses boîtes de boucherie, mais dans la branche des produits de qualité : on approvisionnait une grosse chaîne de supermarchés. Et donc on appartient au même groupe que cette chaîne, on se fournit uniquement auprès de cette boîte qui fait partie du même groupe que la chaîne, et on revend à 90 % à des clients du même groupe…

Il y avait 15-20 salarié⋅es de l’entreprise, toujours autant et parfois plus d’intérimaires. C’est une plateforme, donc on charge des camions : il y avait aussi les chauffeurs, qui venaient de plusieurs boîtes de transport, pour le coup pas dans le même groupe.

Tu peux nous parler un peu des conditions de travail ?

La première chose, c’est qu’on ne savait jamais à quelle heure on finissait, il y avait l’obligation de faire des heures sup : les commandes arrivent à 17h, et il faut préparer un maximum pour l’équipe de 4h du matin. Les commandes changent tous les jours, c’est impossible de s’organiser dans ta vie personnelle quand tu bosses ici.

Les intérimaires qui ne font pas les heures sup sont virés dès le lendemain ou dès la semaine prochaine. Si tu fais un CDD et que tu fais pas les heures sup, tu sera pas renouvelé. Et même quand tu restes sur le long terme tu fais les heures sup à la fois pour être solidaire des collègues, et pour avoir de l’argent, parce que t’es payé au Smic. Donc l’ambiance c’est toujours faire plus d’heures pour faire quelques sous tout simplement. Notre moyenne d’heure sur l’année c’est 41-42… et il faut rajouter que t’as 2 heures sup prises sur ton compteur temps. Quelqu’un qui finit sa journée de travail et doit partir, mais reste un peu plus de temps pour aider les collègues : ces 15 minutes où il reste sont mises sur un compteur temps. Si à la fin de la semaine t’as fait 2h et demi, t’en as 2 sur ton compteur temps…

Je suis arrivé en tant qu’intérimaire, pendant 3 mois, avec une ambiance dure au travail, les chefs qui imposent aucun répi. Des fois dans la journée il y a un moment où tous les colis ont été préparés, et on les envoie sur les quais. Là il y des gens en début, milieu ou fin de shift. Ceux qui avaient l’habilitation pour charger les camions étaient occupés, mais il y avait des intérimaires qui n’avaient rien à faire : dans ce cas on leur fait passer le balais, 2, 3 fois dans la semaine… Même quand il n’y avait rien à faire, on nous trouvait un truc à faire.

On me propose un CDI que j’accepte en me disant que je pourrai démissionner plus tard. Je préviens de ça à l’entretien d’embauche, le patron m’avertit de que toute façon il ne fait pas de rupture conventionnelle.

C’était quoi le paysage syndical sur place ?

Il n’y avait aucune représentation syndicale dans la boîte, ni de mobilisation des salariés pour obtenir ne serait-ce qu’un peu plus que le SMIC.

Dans la zone industrielle, il y a plein d’entreprises juste à côté, avec des centaines voire des miliers de personnes. Quand les gens quittaient la boîte on les revoyait tout de suite après dans les autres boîtes, on était tout le temps avec eux. Il y a des gens qui tournaient d’entreprise en entreprise comme ça. Il y a une de ces boîtes où la CGT est implantée, on les a contacté mais on n’a jamais eu de réponse. Dans une autre la section CGT est devenue FO. Et c’est tout. Pourtant une de ces boîtes appartient à un groupe où il y a un gros syndicat CGT, et les gens circulent entre les deux entités du groupe, mais le syndicat n’est implanté que dans une des deux.

Et la tentative de monter un syndicat ?

Un responsable d’équipe du matin, là depuis 2 ans, était plutôt d’accord sur les problèmes de gestion et le manque de salaire par rapport aux heures qu’on fait et au statut qu’on a : parmis les gens qui sont là depuis 2-3 ans, il y a des ouvriers devenus des contremaîtres voire des chefs, mais sans augmentation… Ce petit jeune ça le faisait péter un câble, maintenant il avait plus de missions, devait donner des ordres, était plus autonome, mais n’avais pas d’augmentation. Donc j’essaie de le motiver pour faire un syndicat.

Les collègues disaient que ce serait sympa mais ne se voyaient pas rentrer dans un conflit avec l’entreprise. On était super suivis par la direction, souvent on se faisait convoquer dans le bureau pour dire « t’as mal fait ci, pourquoi t’as fait ça »… Il y avait aussi un autre discours de la part de gens dont l’aspiration c’était de devenir chefs un jour. Et d’autres gens qui attendent…

2 autres personnes étaient partantes pour adhérer. En janvier 2025, ça faisait un an ou plus qu’il n’y avait pas eu d’entretien individuel pour plein de monde. J’avais un peu chauffé tout le monde pour qu’ils aillent revendiquer ces trucs-là, et qu’on en profite pour monter un syndicat. Fin mai il commence enfin à faire les entretiens, mais on n’avais toujours pas réussi à monter un syndicat. Il commence par le chef d’équipe, qui donne ses arguments. L’autre refuse, dit que c’est pas comme ça que ça se passe ici. Il lui dit que s’il veut plus d’argent il faut faire plus d’heures. Le gars lui dit qu’il va finir par partir, le patron lui dit « si tu veux partir y a le portail tu te barres », et le gars a dit « ok je me barre », et il est parti.

C’était la seule personne un peu cool avec qui j’avais envie de faire des trucs, du coup c’est retombé et j’ai fini par me barrer aussi.

Et pendant tout ce temps, vous avez eu quoi comme aide de la CGT, depuis l’extérieur de la boîte ?

Avec ce chef d’équipe, on avait commencer à tchatcher, et le 1er mai 2024 on l’a passé ensemble à la manif. Il était pas hyper chaud mais comme il avait fait les gilets jaunes il a dit ok je viens. Et après on a passé l’aprèm à la fête de la CGT. Je voulais les voir pour leur dire « aidez-nous a monter un syndicat ». Comme j’étais déjà adhérent CGT, je cherchais des têtes connues. Et on croise quelqu’un qui nous introduit auprès de l’UD, de l’UL, et d’un camarade de la fédération des transports. On leur laisse notre contact en leur disant « contactez-nous », ils nous répondent « on verra quand vous aurez plus de gens ». On leur dit « ouai mais d’ici-là vous pouvez peut-être nous aider ».

Et là comme nous on galérait à trouver des gens on les a pas relancé, mais eux nous ont jamais rappelé non plus. Donc on n’a eu aucun coup de main. On voit qu’il y a un problème de pratiques militantes, de pas avoir le réflexe de rappeler 2 semaines après. Je parle pas de faire une action de suite, mais au moins rediscuter pour voir comment ça se passe…

Ça aurait aidé ?

Ils auraient pu se déplacer dans l’entreprise à un moment de pause, les collègues auraient eu un autre son de cloche que d’entendre juste mon collègue et moi, ça aurait pu permettre que les gens aient un peu plus confiance.

Mais j’essaierai toujours de monter un syndicat quelque-part. On y arrive pas tout le temps mais quand on y arrive c’est bien, ça marche !