Des corps contre la domination : luttes ouvrières contre le « droit de cuissage »
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Alors que se profile la journée internationale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, il est intéressant de revenir sur les luttes au travail contre les abus sexuels perpétrés par l’encadrement souvent sous la menace d’un renvoi [1].
Des luttes ouvrières contre le « droit de cuissage »
On appelle souvent cette pratique un « droit de cuissage ». Cette expression est très présente dans la presse du XIXe siècle. Il s’agit surtout alors de se distinguer du vilain Moyen-Âge et notamment des rapports féodaux. Grâce aux travaux d’une historienne, Marguerite Gonon, on sait aujourd’hui que le droit de cuissage est en large partie construit sur un mythe. Mythe largement porté par les auteurs des Lumières puis par Jules Michelet dans son histoire de France. L’expression est liée au droit du cuissage du pain.
Quoiqu’il en soit, la presse ouvrière de la fin du XIXe siècle va donc utiliser l’expression droit de cuissage et consacre nombre d’articles sur les abus sexuels au travail. Le libertaire rapporte par exemple en 1897, la misère dans laquelle sont plongées les jeunes filles qui refusent de se soumettre au patron, il nous offre au passage les résistances qui naissent :
Il vient de se passer à Saint-Denis des faits qui sont une preuve de ce que j’avance.
Les parents de quelques apprenties de l’usine Burk s’apercevaient que leurs filles dépérissaient, sans qu’ils pussent s’en expliquer la cause.
Mais quelques-unes qui, dans la crainte d’un renvoi, s’étaient tues jusqu’ici, viennent de faire découvrir le pot-aux-roses. Fatiguée de servir de jouet à un contremaître, elles dénoncèrent celui-ci qui fut aussitôt arrêté.
Avec un révoltant cynisme, il fit l’aveu des faits, se contentant de répondre pour se justifier : ʺBen quoi ! n’y a-t-il plus moyen de rigoler ? ʺ [2]
À croire que les justifications n’ont pas beaucoup changé. Ainsi la dénonciation des abus sur les ouvrières est au moins aussi ancienne que les ouvrières elles-mêmes. L’usage de l’expression « droit de cuissage » est finalement liée à la dénonciation même de la pratique. Mais ces oppositions que la presse relate ne sont cependant pas prises en charge par le mouvement syndical et le mouvement socialiste. Elles sont présentées comme des réactions morales normales. C’est comme ça qu’une des grèves les plus étonnantes du début du XXe siècle est longtemps restée sous les radars.
La grève des Peintresses de Limoges
Une des grandes affaires contre le « droit de cuissage » fut la grève des Porcelainiers de Limoges en avril 1905. Cette grève entra dans l’histoire car elle fut réprimée et un jeune porcelainier Camille Vardelle mourut le 17 avril. Les motifs de cette grève, qui s’étend du 29 mars au 24 avril 1905 sont sous les radars. Mais dans un ouvrage intitulé Le droit de cuissage. France, 1860-1930 [3], l’historienne Marie-Victoire Louis plonge dans l’histoire de ce conflit et en offre une lecture féministe.
La grève déclenchée fin mars 1905 semble d’abord se constituer contre un contremaître dénommé Penaud ou Penot selon les écritures, et prend la forme d’une dénonciation d’un autoritarisme de ce dernier, qui cache des abus sexuels sur les ouvrières. Les réactions patronales qui entrainent un lock out sur toute la ville de Limoges donne rapidement un caractère national au conflit, qui s’enlise, jusqu’à faire naitre des émeutes dans la ville de Limoges.
Si la presse classique est restée somme toute assez muette sur les vraies raisons du conflit, la presse socialiste et anarchiste offre des formules plus claires. Ainsi Le Travaillleur du 23 avril 1905 rapporte tout simplement :
On connait les causes de cette nouvelle hécatombe, de ce nouveau Fourmie [4], qui se reproduit quatorze ans après l’autre. Les ouvriers d’une usine dont le patron est un étranger se mirent en grève il y a quelques jours pour obliger leur patron à révoquer un directeur lubrique qui pratiquait le droit de cuissage sur ses ouvrières. C’était une simple question de moralité que défendaient ainsi les travailleurs de M. Haviland.
Marie-Victoire Louis offre cependant un autre motif au silence sur cette grève : la façon dont les ouvriers eux-mêmes nomment le conflit dont ils sont les porte-paroles. En effet, alors que les ouvrières représentaient une large partie des usines (presque 40 % semble-t-il), leurs paroles sont absentes. Pourtant elles sont largement syndiquées. Les archives de l’époque montrent leur présence en nombre aux manifestations, une complainte intitulée Les Peintresses avancent même qu’elles seraient à l’origine du saisissement du syndicat. Au travers de la dénonciation des abus sexuels, se joue aussi le rapport entre le patronat et les ouvriers. Les abus de Pénaut et le refus de Havilland de le renvoyer sec sont interprétés comme une volonté de toute puissance économique du patronat. L’ouvrier doit trimer. Sa femme aussi, et elle le doit doublement.
Mais les analyses n’iront pas plus loin car la grève se niche en réalité au cœur des contradictions du mouvement ouvrier. Notre historienne note que les débats oscillent entre une défense de l’honneur ouvrier, une défense de la famille ou une dénonciation du droit de cuissage… Le soutien des ouvriers aux ouvrières est probablement lié à un rapport viriliste. Les ouvriers lisent dans les abus sur « leurs » femmes une façon pour le patronat de les soumettre. Ce conflit voit revenir le vieux serpent de mer proudhonien concernant le droit des femmes à travailler [5]. Marie-Victoire Louis relate que les revendications du 1er mai 1905 à Limoges contiennent à la fois la suppression du travail des femmes de certaines industries et l’égalité des salaires. Plus largement, Jaurès défend l’honneur des hommes dont les femmes furent attaquées, la CGT concentre son discours contre les patrons immoraux, sans même citer les ouvrières grévistes, les anarchistes en appellent aux pères individuellement pour défendre leurs filles contre le patronat…
Rare sont ceux qui parleront des ouvrières, les victimes directes de ce contremaître et tant d’autres, et de l’action collective. On y décompte un député socialiste Gaétan Albert-Poulain, qui fit part à l’assemblée du courage des femmes qui révélèrent les faits dont elles étaient les victimes et qui dénonce l’existence du droit de jambage dans trop d’endroits. L’autre citée est une syndicaliste aveyronnaise, qu’on appelait la citoyenne Sorgue [6] . Après avoir rappelé que nombre de camarades se posèrent des questions sur cette grève… elle salue les grévistes en ces mots :
C’est l’admiration de tout le prolétariat qu’ils méritent. Ils ont fait preuve d’une conscience, d’un courage et d’un héroïsme sans pareils. Et ce sont surtout les femmes que je salue, elles qui n’ont pas eu peur d’offrir leurs poitrines aux baïonnettes. Votre attitude prouve que vous avez conscience des souffrances de la femme prolétarienne.
Elle rapporte les témoignages qu’elle recueille au fil de ses déplacements dans tout le pays. Preuve en est d’un mouvement féminin et féministe qui déjà ne s’en laissait pas conter !
[1] Cet article a d’abord été publié dans le bulletin Solidaires et égales no 44, novembre 2025, en ligne. Anouk Colombani est membre de Sud Culture et du collectif Rue de la Commune qui associe histoire et mémoire sociale
[2] Le libertaire, 22 avril 1897.
[3] Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage. France, 1860-1930, Éditions de l’Atelier, 1994, [en ligne].
[4] Fourmie est le nom d’une ville du nord de la France, où le 1er mai 1891 la troupe tira sur la foule qui manifestait faisant neuf morts dont deux enfants, ainsi que trente-cinq blessés. Il s’agissait d’une manifestation festive revendiquant la journée de huit heures.
[5] Joseph Proudhon était fermement opposé au travail des femmes hors du foyer. Cette position influencera longtemps – et bien après sa mort en 1865 – le mouvement ouvrier français.
