Le syndicat de site du Centre Commercial de la Part-Dieu (Lyon) : une structuration originale et rare à la CGT, et qui dure !

Publié le par Julien pour Marie-Hélène Thomet

Comment organiser les salarié⋅es d’un même site de travail, mais relevant de centaines d’employeurs différents ? Impossible de créer un syndicat par entreprise. Le syndicat de site apparaît alors comme une solution. Cet article écrit par la secrétaire du syndicat de site de la Part-Dieu, à Lyon, propose de faire le bilan des 18 ans d’existence du syndicat. On a là une expérience qui a su durer, avec de vrais résultats, mais en décalage avec le fonctionnement du reste de la CGT, ce qui entraîne un manque de moyen pour fonctionner et des difficultés pour faire le lien avec les élu⋅es des grosses enseignes. Et on retiendra que cet exemple permet d’éviter un désert syndicat sur un lieu concentrant des milliers de salarié⋅es, et offre à ses 120 adhérent⋅es un espace précieux d’organisation et de défense de leurs droits. Après la présentation du syndicat inter-entreprise de Lorient, cet article est le second épisode de notre série de bilans des formes syndicales qui cherchent à s’adapter au salariat d’aujourd’hui.

Un employeur indirect qui refuse de se reconnaître comme tel

Le centre commercial Part-Dieu à Lyon est le plus grand centre commercial d’Europe en centre-ville, inféodé au groupe australien Unibail Rodamco Westfield.

Ce centre est une ville dans la ville. 5200 salariés sans compter les sous-traitants, 305 enseignes, 18 salles de cinéma, 28 restaurants, salles de sport… Il est également le relais d’évènements culturels. C’est aussi une ville dans la ville qui ne dort jamais, ou très peu, avec une activité qui se situe entre 4 h du matin et minuit, 6 jours sur 7, plus le dimanche encore pour certaines enseignes.

Malgré une grande diversité d’employeurs formels dans le centre commercial, les salariés partagent des conditions de travail en partie similaires : ce sont majoritairement des femmes de moins de 40 ans, qui font vivre et prospérer ce temple de la consommation qui brasse 35 millions de visiteurs par an. Ces salariés du centre ont donc des revendications communes : création de structures de garde d’enfants, gratuité des parkings, mise en place d’une restauration collective. Ils et elles connaissent aussi des problèmes d’insécurité en lien avec l’amplitude horaire d’ouverture du centre, d’hygiène des locaux, et sont tous touchés par leur ouverture les jours fériés et les dimanches.

En dépit de ces problématiques partagées par l’ensemble des travailleurs du site, la direction du Centre a toujours refusé d’assumer son rôle de « méta-employeur » dans l’organisation du travail ; comme l’indique sa réponse à un courrier envoyé par le syndicat :

La direction du centre agit pour le compte du syndicat des copropriétaires. Elle assure la gestion des parties communes. Mais elle ne peut pas se substituer aux employeurs du centre. Elle gère également la communication et le marketing qui sont communs à toutes les enseignes. Le GIE [groupement d’intérêt économique] n’a pas vocation à s’occuper du social.

Devant l’absence d’obligations juridiques liées à ce type de management plus ou moins indirect, comment la CGT peut-elle agir pour défendre et organiser les salariés ?

La création d’un syndicat de site en 2008 : un syndicalisme de proximité

La réponse se trouve dans le choix d’une structuration originale, celle d’un syndicat de site, créé en février 2008. Il s’agit d’un syndicat dans le périmètre d’action et de syndicalisation correspond à celui du centre commercial. Il comprend aujourd’hui environ 120 syndiqués répartis sur 52 enseignes. Ce niveau de syndicalisation, relativement stable dans le temps, peut être vu comme une performance louable au vu du turn-over particulièrement élevé du salariat dans le secteur du commerce.

La secrétaire du syndicat bénéficie d’un détachement d’une journée par semaine par sa fédération, les autres membres du bureau s’appuient sur leurs heures de délégation d’élu⋅es et mandaté⋅es – avec toutes les limites que cela implique. D’autres camarades prennent sur leur temps personnel.

Il faut noter que le syndicat cohabite avec d’autres syndicats CGT également présents sur le centre, par exemple dans des succursales relevant de grands groupes nationaux (Carrefour, Darty, etc.). Ceci étant, les salariés ont surtout besoin de proximité et c’est le rôle du syndicat de site de créer du lien et du collectif dans une sphère professionnelle individualisée à souhait, par le patronat d’abord, par la direction du centre ensuite.

Les prises de contacts avec les instances représentatives du personnel (IRP) nationales sont en effet assez difficiles. Beaucoup de salariés sont isolés localement, ne connaissent pas les élus de leur enseigne, et n’ont pas d’information sur ce qu’il s’y passe. Il arrive même que des délégués syndicaux centraux (DSC) des enseignes présentes dans le centre se reposent sur le syndicat de site pour venir rapidement en soutien aux salariés qui en ont besoin.

Enfin, il faut relever que seules les grandes enseignes ont des représentants du personnel, sur place ou à l’échelle nationale. Les autres boutiques comptent moins de 10 salariés, livrés à eux-mêmes, sans connaissance de leurs droits, sans soutien, sans moyen pour se faire entendre !

Les liens (humains et parfois financiers) avec l’Union locale sont étroits et indispensables à l’activité syndicale. La secrétaire fait partie de la commission exécutive de l’UL, et le trésorier du syndicat est aussi trésorier de l’UL. Il y a aussi un travail conjoint avec le syndicat des cheminots de la Part Dieu, sans rivalité de champ de syndicalisation. Autant que faire se peut, ils participent aux assemblées générales du syndicat de site et la secrétaire du syndicat est invitée aux leurs. Ils apportent aussi leur soutien lors d’actions de grève, de rassemblement, de tractage…

La double besogne du syndicat de site

En résumé, le syndicat de site œuvre donc à son échelle à une « double besogne », via la création d’un collectif syndical de proximité fédérant tous les salariés autour de causes communes :

  • D’abord, il s’agit de disposer d’un syndicat pouvant agir vis-à-vis de la direction du centre commercial, qui exerce un réel pouvoir dans l’organisation du travail, sans tenir compte de la fiction juridique selon laquelle la direction ne gère que les murs et qui la conduit à se défausser de ses responsabilités sur la multitude d’employeurs formels présents sur les lieux.
  • Ensuite, le syndicat de site présente l’avantage d’offrir un cadre de syndicalisation, d’organisation et de mobilisation au plus près des salariés du centre commercial, alors même que ceux-ci relèvent soit de petites enseignes qui seraient sinon des déserts syndicaux, soit de grandes enseignes dont le noyau dur militant et les IRP se situent ailleurs.

Ces années d’action ont permis de remporter plusieurs victoires :

  • désamiantage du centre commercial en pointant la présence d’amiante dans les enseignes, coursives, parkings…
  • gratuité des toilettes pour les salarié⋅es du centre qui n’en avaient pas dans leur enseigne et qui devaient alors payer ;
  • meilleure climatisation du centre pour éviter les températures excessives, en hiver comme en été ;
  • réduction du bruit, car la musique à en permanence à un niveau élevé est très pénible à supporter 8h par jour ;
  • dératisation du centre suite à une alerte lancée par voie de presse.

Une action en cours vise à obtenir une structure de garde d’enfants à proximité du centre, la réduction des amplitudes horaires et un renforcement du service de sécurité en raison des agressions subies dans le centre ou à proximité, avec une pétition et des rendez-vous avec les élu⋅es municipaux promis pour après les élections municipales.

Le syndicat a aussi remporté de multiples avancées individuelles, en aidant les salarié⋅es isolé⋅es à faire respecter leurs droits, en écrivant à leur employeur, en sollicitant l’inspection du travail, mais aussi en organisant des élections CSE dès que des salarié⋅es nous préviennent que le nombre minimum est atteint.

Les difficultés demeurent cependant nombreuses : afin d’obliger la direction du centre à nous répondre, nous devons souvent passer par des acteurs extérieurs, tels que l’inspection du travail, les appuis politiques de la municipalité, la presse… La création d’un dialogue social autour de ces enjeux est donc un objectif en soi, un combat quotidien.

Pour créer un rapport de force, pour syndiquer, pour sensibiliser, nous tractons régulièrement dans le centre commercial. Nous avons mis en place des réseaux sociaux, comme un WhatsApp avec tous les syndiqués. Nous faisons une réunion mensuelle avec les membres du bureau du syndicat et tous les deux mois une réunion à laquelle sont conviés tous les syndiqués.

Ce qui fait aussi notre crédibilité, c’est que nous sommes tous salariés du centre commercial. Des liens se créent, une confiance aussi. Longue vie au syndicat de site !