Une journée de réflexion sur l’outil syndical à Solidaires Rhônes
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L’union départementale Solidaires Rhône a pris au sérieux l’article 2 des statuts de l’Union syndicale Solidaires, qui acte que Solidaires constitue « une étape pour être plus fort⋅es ensemble, dans l’action collective pour la défense des revendications et pour peser davantage en faveur de rapprochements interprofessionnels encore plus larges », en organisant une journée de réflexion interne à destination des équipes syndicales du privé comme du public.
Cette journée a été l’occasion de dépasser le constat amer d’un affadissement de l’action syndicale incarnée par Sud et de la tendance des syndicats professionnels à se replier sur eux-mêmes. Cette remise en question de l’outil syndical permet d’envisager sa transformation plus ou moins profonde afin qu’il réponde au mieux à la recherche d’efficacité évoquée dans l’article 2 de nos statuts : être plus fort⋅es ensemble !
Cette réflexion n’est pas menée en vase clos, mais en dialogue avec des syndicalistes de ELA, syndicat basque qui a su transformer l’outil syndical en profondeur afin de répondre aux évolutions majeures qui traversent le monde du travail depuis la fin du XXe siècle, à commencer par l’éclatement des collectifs de travail. Le syndicat ne peut plus se contenter d’être un outil dans l’entreprise mais doit se penser en-dehors et au-delà des frontières de tel ou tel employeur (public comme privé) s’il veut être réellement efficace et au service des travailleurs et travailleuses. Si l’objectif est celui de lutter pour la transformation sociale, alors l’organisation collective des plus exploitées parmi les travailleurs et travailleuses, l’organisation des marges est une priorité qu’il nous appartient de nous donner.
La journée a été l’occasion de montrer que certains freins tiennent à des caractéristiques pour l’instant structurantes de Solidaires (le rôle identitaire des très nombreuses fédérations, par exemple, qui conduit nécessairement au repli des structures sur elles-mêmes et à la difficulté de faire fonctionner l’Union Solidaires comme un tout. Mais les discussions ont aussi permis de dégager des pistes de travail immédiates au niveau intepro, comme l’organisation de journées de travail sur les problématiques syndicales concrètes à destination des équipes militantes du privé.
Nous avons débattu, sur temps de formation, à une trentaine de syndiqué·es de Solidaires Rhône (SUD Protection sociale, SUD Éducation, ASSO-Solidaires, SUD Recherche, SUD-Solidaires Prévention et sécurité, SUD Commerces & Services, Solidaires Informatique, Solidaires Étudiant·es, SUD PTT) pendant une journée découpée en cinq temps :
- des présentations croisées où nous avons exposé les attentes de chacun·e sur cette journée,
- un temps de partage et de clarification sur la structuration actuelle de Solidaires Rhône et de l’union syndicale Solidaires sous forme de quizz,
- un débat en petits groupes sur nos pratiques militantes quotidiennes et dans les luttes, assisté d’un questionnaire,
- après un exposé du contexte historique qui rend nécessaire ce débat sur l’outil syndical, basé sur les résolutions n°1 et 3 du congrès de Labège, un temps d’échange avec deux membres du syndicat basque ELA, venu·es pour l’occasion, sur leur structuration syndicale et leurs choix de stratégie et de développement syndical,
- un temps de synthèse pendant lequel nous sommes revenu·es sur la comparaison avec ELA puis avons validé cette note.
Il ressort de cette journée que de nombreux freins à notre action syndicale du quotidien sont bien identifiés, avec des constats assez largement partagés. Certains sont de nature interne (conflits de champs de syndicalisation, cloisonnement entre syndicats du public et du privé, communication interne qui descend rarement jusqu’aux militant·es, accueil parfois inadapté), d’autres externes (répression syndicale, relations intersyndicales parfois difficiles ou insatisfaisantes, reconfigurations récentes ou en cours du capitalisme c’est-à-dire sous-traitance, itinérance d’employeur en employeur quand les conditions de travail mériteraient une lutte, télétravail, individualisation et segmentation, etc.).
Quelques leviers ont été proposés pour dépasser ces obstacles. Plusieurs propositions vont dans le sens d’un syndicalisme de branche, structuré à l’échelle départementale. D’autres visent à créer du lien et des solidarités concrètes au sein de l’union départementale (UD), notamment à travers les unions locales (UL), pour pallier l’atomisation du lien humain dans le travail. La piste de la création d’une permanence d’appui et de suivi des sections du privé mais aussi du public est revenue à plusieurs reprises, avec une attention à ne pas placer les sections dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’UD mais bien au contraire en permettant leur autonomisation. La question des caisses de grève interprofessionnelles se pose.
L’accompagnement individuel des collègues en difficulté donne souvent lieu à des victoires et est une source de fierté. Mais ces victoires sont difficiles à mettre en valeur et demandent du temps et de l’énergie. Nous manquons d’une culture de la victoire, d’une capacité et d’une habitude à mettre en avant nos victoires. Par conséquent, ces victoires ont trop peu de retombées positives sur notre développement et nos objectifs de transformation sociale.
Les valeurs de Solidaires et son objectif de transformation sociale sont une autre fierté des militant·es. Mais les luttes pour ces valeurs sont portées de manière très hétérogène entre les secteurs, en fonction des profils sociologiques (profession, genre, âge, etc.), des moyens militants, de la capacité à relier ces valeurs aux préoccupations sectorielles. Pour certain·es syndiqué·es, ces valeurs et nos combats interprofessionnels sont la raison de leur présence et de leur militantisme à Solidaires, mais pour d’autres il s’agit de sujets impossibles à porter sur le lieu de travail. Lors des grandes luttes interprofessionnelles des dernières années (retraites en 2023, 8 mars chaque année, 10 et 18 septembre cette année, etc.), dans plusieurs secteurs en particulier du privé, il a été difficile voire impossible de mobiliser les collègues au-delà des cercles syndicaux militants. La grève reconductible pour mener ces luttes est donc souvent hors de portée. Nous partageons le constat que les instances de représentation du personnel (CSE, etc.) peuvent être un levier efficace pour faire vivre ces sujets, mais une section a aussi rapporté un cas d’élu SUD, bien en place dans une boite privée, parti après la séquence interprofessionnelle de juin-juillet 2024 du fait de ses sympathies RN.
Le manque de moyens militants et la répression contraignent fortement l’action syndicale, que ce soit pour le syndicalisme professionnel ou interprofessionnel. Le temps passé en réunion est à la fois insuffisant pour discuter de tous les sujets et trop important par rapport à ces moyens et à la nécessité d’aller au contact des collègues de travail.
La comparaison de notre modèle syndical avec celui du syndicat basque ELA a été enrichissante. ELA se définit comme un syndicat de contre-pouvoir, féministe, antiraciste, écologiste, qui rejette le dialogue social. Mais structurellement, les différences avec Solidaires sont très fortes. ELA est le syndicat majoritaire au pays basque sud, vieux de plus de 100 ans, sorti de la clandestinité à la fin de la période franquiste. Il est structuré autour de trois fédérations seulement (services publics, privé, industrie). Avec une population active équivalente numériquement à celle de la métropole de Lyon, il parvient à syndiquer 104 000 adhérent·es, soit ce que Solidaires peine à maintenir au niveau national. Cela représente 10 % des salarié·es du pays basque sud. Sa grande spécificité est des cotisations très élevées fixes à 27€/mois, avec un·e avocat·e salarié·e pour 1000 adhérent·es, avec 365 permanent·es salarié·es, et avec une caisse de grève interprofessionnelle confédérée dans laquelle part automatiquement 25 % du montant des cotisations. Cette caisse est leur principale arme pour la mobilisation collective et pour des grèves dures et prolongées. Cette caisse de grève est utilisée de manière offensive, stratégique, planifiée. De très nombreuses luttes victorieuses et un fort sentiment d’appartenance confédérale rendent la cotisation acceptable même quand les salaires sont modestes. Le syndicat négocie toujours pour tou·tes les travailleur·ses, syndiqué·es ou non, mais n’accorde son aide à l’échelle individuelle qu’aux adhérent·es. La structuration est verticale, avec un fort niveau de planification et de coordination jusqu’à la base de l’organisation, et avec un fort souci de former les militant·es pour décentraliser le développement du syndicat.
Nous avons apprécié cette journée et nous convenons de nous retrouver dans deux mois, le 18 novembre, pour une nouvelle journée de débat sur l’outil syndical.
