54e congrès de la CGT : à quoi s’attendre ?

Publié le par Équipe d’animation

Le congrès de la CGT qui commence ce lundi 1er juin a moins fait les gros titres que le précédent. Et pour cause, le choix des dirigeant⋅es ne fait pas de doute, puisque Sophie Binet (secrétaire générale) et Laurent Brun (administrateur) sont seul⋅es candidat⋅es à leur succession. Pour autant, il y aura bien des débats nourris lors du congrès, même si les lignes de fractures sont moins lisibles et davantage cantonnées à l’intérieur de l’organisation. Après avoir présenté les enjeux financiers, de vie syndicale, de structuration et de choix de la direction confédérale, voici un petit aperçu des discussions à venir sur l’orientation de la CGT et les principaux clivages qui traversent l’organisation.

Les débats oubliés

Commençons par les sujets qui sont peu mis en avant dans les commentaires sur l’état de la CGT, mais qui sont pourtant cruciaux.

Le document d’orientation alerte sur l’institutionnalisation du syndicalisme. Beaucoup de syndicats et plusieurs fédérations se saisissent également du sujet et réclament un syndicalisme de classe plutôt qu’un syndicalisme de négociation. Mais étonnamment, personne ne parle de l’état actuel d’institutionnalisation de la CGT, qui est engluée en profondeur dans le dialogue social… y compris ses composantes qui y sont, dans leur discours, les plus opposées ! Ainsi, dans beaucoup de fédérations, la part des cotisations des adhérent⋅es dans le financement est très inférieure à 50 %, et parfois même inférieure à 20 % [1]. Il faudrait même aller plus loin : certaines fédérations se sont construit un verni « rouge vif », qui ne reflète en rien leurs pratiques réelles, et qui leur permet de bénéficier à la fois du beurre (le prestige des envolées révolutionnaires) et de l’argent du beurre (les millions du paritarisme). Évidemment, pour qui ne voit pas ces fédérations à l’œuvre sur le terrain, et n’a jamais jeté un œil à leurs comptes, il est facile de se laisser prendre à ces beaux discours.

Les critiques de l’orientation confédérale sont bien confortables pour celle-ci, car sont le plus souvent tellement grossières qu’elles manquent leur cible. On n’a ainsi vu nulle part d’analyse fine du fonctionnement confédéral, caractérisé par un renforcement de la communication au détriment des autres domaines d’action, qui fonctionnent désormais sur des effectifs faméliques (la vie syndicale, le secteur Droits libertés action juridique…). L’administration et le management du personnel confédéral pourraient à tout le moins poser question – un rapport commandité par le CSE de la confédération a récemment conclu à une « conception autoritaire et rétrograde du travail » au siège de Montreuil [2]. Le mal-être du personnel confédéral est d’autant plus grand que ses missions proprement syndicales déclinent, au profit d’un travail de quasi-collaborateurs parlementaires – faire des fiches, des propositions de loi… là où les forces confédérales devraient servir à appuyer et à nourrir l’action des syndicats et des organisations qui composent la CGT. Et au-delà, parmi les organisations de la CGT, la direction confédérale est trop souvent décrite comme décidant seule, ou écartant les voix un peu critiques, pour que cela n’appelle pas à un minimum de remise en question sur les modes de prise de décision à l’échelon confédéral.

Enfin, un dernier point clé avant de faire un état des forces en présence : on expose souvent les clivages internes à la CGT comme relevant de différentes tendances idéologiques (syndicalisme réformiste/révolutionnaire, etc.). Mais dans le fonctionnement quotidien de l’organisation, la vraie polarisation qui est en train de se dessiner est entre les fédérations et les structures territoriales (UD et UL). Les Unions départementales sont pourtant censées constituer la CGT au même titre que les fédérations, mais se trouvent de plus en plus placées dans une position d’exécutantes : les fédérations perçoivent la plus grande partie des moyens syndicaux, puis décident des dates de mobilisation par le haut, charge ensuite aux structures de terrain d’appliquer et d’assurer l’intendance. Et la confédération de donner un poids prépondérant aux organisations professionnelles, donnant aux UD un sentiment de structures de seconde zone… Il en résulte un vrai mécontentement partagé par de nombreuses UD quelles que soient leurs affinités politiques, qui pourrait trouver à s’exprimer lors du congrès.

Les forces en présences

Lors du dernier congrès, des camps semblaient bien dessinés en amont du congrès. Cette année, la CGT semble bien moins divisée sur le papier, et la direction confédérale se félicite d’ailleurs d’un fonctionnement plus harmonieux et moins conflictuel. Pour autant, il ne faut pas minorer les tensions qui se jouent actuellement dans la confédération. Sophie Binet a ainsi fait le choix de s’allier avec la fédération du Commerce, qui incarnait une opposition particulièrement bruyante pendant le mandat de Martinez, jusqu’à envahir la tribune pour imposer ses vues. La direction confédérale s’est ainsi assurée du soutien d’une organisation potentiellement remuante, au prix certes de décisions complètement anti-statutaires et anti-démocratiques – laissant ainsi la fédération imposer arbitrairement ses délégué⋅es parisien⋅nes au congrès, en piétinant le choix effectué lors d’une AG par le syndicat départemental constitué, qui représente près de 3000 adhérent⋅es. Reste à voir jusqu’où tiendra cette alliance contre-nature entre une fédération notoirement défaillante et une direction confédérale dont toutes les orientations en matière de vie syndicale vont à l’encontre des pratiques de ladite fédération…

Du côté des organisations politiques, aucune n’a encore la capacité à peser à elle seule sur l’orientation de la CGT. Le Parti communiste a encore une présence réelle parmi les militant⋅es de la CGT, mais il est lui-même si divisé qu’il n’est pas capable de peser en bloc sur les orientations de la confédération.

Les seuls partis qui soient réellement organisés solidement au sein de la CGT sont les partis trotskistes lambertistes : le POI (Parti ouvrier indépendant) et, dans une moindre mesure, sa scission plus petite, le PT (parti des travailleurs). Le POI, en particulier, est bien implanté à la direction de certaines fédérations et a organisé un dépôt concerté d’amendements. Comme cela a déjà pu se produire par le passé, ses militant⋅es sont susceptibles de défendre avec éloquence un amendement et de le faire adopter. Pendant le congrès, ils chercheront sans doute à s’élever contre la maison commune (la vraie maison commune devant se faire avec FO… où leur parti est très bien implanté), contre les syndicats en territoire (le petit syndicat d’entreprise étant une condition d’un noyautage efficace), contre toutes les positions apparaissant comme trop féministes… Leurs positions sont aussi parfois moins lisibles, par exemple une opposition à « la guerre » qui masque une complaisance avec le régime de Poutine, ou encore la volonté de cibler Macron dans toutes les textes syndicaux, qui relève non seulement d’ambitions électorales (le POI est un composante clé de la France Insoumise), mais aussi d’une minoration de l’importance de la lutte contre l’extrême-droite (ce qui n’est pas sans lien avec leur place à FO, qui s’accompagne d’une vraie tolérance à l’extrême-droite au sein de l’organisation).

L’ANC (association nationale des communistes) avait joué un rôle important lors du précédent congrès, via la figure d’Olivier Mateu, adhérent de ce parti. Ce dernier étant désormais propriétaire d’une pizzeria, l’URC (Union pour la reconstruction communiste, qui a pris la suite de l’ANC) ne pourra plus s’appuyer sur une figure charismatique pour peser.

Plus généralement, c’est tout le courant Unité-CGT, qui avait porté la candidature d’Olivier Mateu au dernier congrès, qui se trouve affaibli, mais conserve des implantations notamment dans la Chimie, et dans les Bouches-du-Rhône. Il a produit un document [3] reprenant largement ses analyses de 2023 : contre le syndicalisme rassemblé, contre le réformisme, pour un vrai plan de bataille, pour la FSM, pour un renforcement des Unions locales, pour une coordination confédérale des luttes contre les fermetures d’entreprise…

La FNIC (Fédération nationale des industries chimiques) a elle aussi produit son texte d’analyse [4] qui rejoint largement le précédent, en notant des évolutions positives dans les thèmes du document orientation (plus de syndicalisme rassemblé ou de carte permanente). L’analyse est centrée sur les choix de mots et d’expression, ce qui conduit à une lecture sous le prisme de l’affrontement idéologique – occultant ainsi les pratiques syndicales réelles derrière les mots, et les conditions matérielles d’un syndicalisme offensif. Ses syndicats ont déposé de manière coordonnée pas moins de 800 amendements.

Les autres partis peuvent peser au niveau d’un syndicat ou d’une UL, mais en dehors d’une intervention individuelle d’un⋅e délégué⋅es, ils ne devraient pas avoir de vraie influence organisée sur le congrès.
Une constante à relever : toutes ces organisations politiques et courants oppositionnels rejettent en bloc, au nom d’un fédéralisme dévoyé, les évolutions organisationnelles qui permettraient de limiter la perte d’adhérent⋅es et ainsi d’assurer les conditions de la radicalité qu’ils appellent de leurs vœux… Plutôt perdre des milliers d’adhérent⋅es chaque année plutôt que de risquer une diminution de son influence sur la CGT !

Les orientations qui seront discutées

Le document d’orientation a été fortement discuté par les syndicats, avec 6744 amendements déposés, qui feront l’objet d’un examen préalable pour intégrer les plus consensuels, les plus clivants pouvant faire l’objet d’un débat en séance.

Le document en lui-même est fortement hétérogène, alternant des constats réalistes et des phrases d’autosatisfaction qui nuisent à la crédibilité du texte (on y apprend ainsi que « nous avons ensuite bloqué une grande partie des réformes d’Emmanuel Macron et du patronat »). Les propositions oscillent entre formules incantatoires (« la CGT mènera une grande campagne… ») et mise en avant d’un outil minuscule pour répondre à un grand problème (« déploiement du kit salaire » pour gagner des augmentations).

Il ressort de ce document que la CGT n’est toujours pas sortie de sa panne stratégique, et n’arrive pas à trancher entre le dialogue social et un syndicalisme de confrontation qui se donne réellement les moyens de cette confrontation. Résultat, on a un syndicalisme qui est largement pris dans le dialogue social (malgré d’heureuses exceptions), tout en donnant dans le vocable de la lutte : on arrive à un document d’orientation plein de bonnes intentions sur plein de sujets, mais sans dire quels moyens y seront alloués : renforcer les UL, gagner des luttes, épauler les mandaté⋅es en instances représentatives du personnel, lutter contre les accidents du travail et maladies professionnelles… sans jamais évoquer la répartition des moyens dans la CGT, ni réfléchir à des pistes pour les augmenter.

Passons maintenant en revue certains aspects du document d’orientation, et les débats qu’ils ont déjà suscités. Nous ne pouvons pas tous les traiter, et nous en éludons certains qui seront certainement abordés lors du congrès : la syndicalisation des jeunes et la fin parfois brutale des SELA (Syndicats étudiants lycéens apprentis), ou encore l’importance prise par l’UGICT (Union générale des ingénieur⋅es cadres technicien⋅nes) dans le document d’orientation et dans l’organisation plus généralement, la partie trop expéditive sur les discriminations contre les personnes LGBTQIA+…

La fin du 100 % Sécu ?

La partie du document d’orientation relative à la Sécurité sociale a fait l’objet d’un livret de deux fédérations (Chimie et Organismes sociaux, qui syndique les salarié⋅es de la Sécu), qui accusent la direction confédérale d’abandonner les revendications historiques de la CGT sur la Sécu. Leurs reproches ciblent plusieurs points.

D’abord, l’absence de mention de la revendication du 100 % Sécu, remplacée par celle d’une « Sécurité sociale intégrale, collectrice et payeuse unique ». Il y a une vraie réticence d’une partie de la CGT sur le 100 % Sécu, en raison de liens historiques avec le mouvement mutualiste. Toutefois, sur ce point la direction confédérale a affirmé défendre aussi le 100 % Sécu et s’est défendue d’avoir voulu écarter la revendication, les amendements proposant que l’expression figure dans le document d’orientation devraient donc être intégrés. Le document des deux fédérations, en revanche, ne précise pas si le 100 % Sécu devrait aussi s’appliquer aux régimes de retraite : il y a là un vrai sujet de débat souvent évité, car une partie de la CGT est cogestionnaire – et donc attachée – aux retraites complémentaires (AGIRC-ARRCO par exemple), qui sont pourtant des régimes par points, que la CGT rejette par ailleurs…

Les deux fédérations rappellent aussi l’ambition de gestion de la Sécu par les travailleur⋅es elles et eux-mêmes, ainsi que celle de la ré-unifier : deux revendications essentielles et trop oubliées des campagnes sur le sujet.

C’est ensuite les revendications de sécurité sociale professionnelle (SSP) et de nouveau statut du travail salarié (NSTS) qui sont présentées comme des nouveautés régressives. Sur ce point, il a été facile à la direction confédérale de rappeler que ces revendications étaient votées et portées depuis… 1999. Mais il est vrai que le document d’orientation en fait une présentation particulièrement édulcorée, voire repoussoir, en appelant à s’inspirer de ce qui existe dans la branche intérim en matière de prévoyance et de formation… ce qui ne représente pas exactement les droits les plus protecteurs. On peut s’étonner d’une présentation aussi sommaire, sans revenir sur le contenu de ces propositions mal maîtrisées au sein même de la CGT : elles visent à étendre à tout le salariat les droits les plus protecteurs qui existent dans la fonction publique ou dans certaines professions à statut, en assurant la progression de la qualification (et donc de la rémunération) tout au long de la carrière, y compris en cas de changement d’employeur, mais aussi en permettant le maintien du salaire entre deux emplois. Bref, le NSTS et la SSP poussent au bout la logique de déconnexion du salaire et de l’emploi contenue dans certaines conquêtes ouvrières et cherchent à en étendre le bénéfice à tou⋅tes les salarié⋅es [5]. Dans notre contexte d’urgence climatique, étendre la Sécurité sociale pour assurer une refonte des outils industriels en préservant le salaire des travailleur⋅es concerné⋅es, le tout financé par une cotisation sociale et sous contrôle de travailleur⋅es élu⋅es, pourrait pourtant être une ambition de long terme fédératrice pour l’ensemble de la CGT…

Enfin, un dernier point plus inexplicable : les deux fédérations s’offusquent que la revendication de 37,5 annuités pour avoir le droit à une retraite à taux plein ne figure pas dans le document. Mais pourquoi vouloir absolument limiter l’accès à une retraite aux salarié⋅es qui peuvent justifier de 37,5 annuités ? Pourquoi vouloir exclure certain⋅es salarié⋅es de l’accès à cette « nouvelle période de la vie » voulue par quelques glorieux militants cégétistes il y a 80 ans – d’autant que ce sont d’abord les salarié⋅es les plus précaires, aux carrières hachées, les femmes, les immigré⋅es, etc. qui sont frappé⋅es par ces conditions de carrière ? La retraite à 60 ans au plus tard pour tou⋅tes, sans condition de durée de carrière, voilà une belle revendication universelle et offensive à porter !

Où en est la maison commune ?

Les débats sur l’unification syndicale avaient été houleux lors du congrès de 2023. Depuis, le travail de rapprochement avec la FSU a suivi son court, principalement entre les directions respectives des deux organisations, avec une quinzaine de réunions sur le sujet et par des invitations croisées aux instances de décision (comme la commission exécutive confédérale).

Ce travail de rapprochement « au sommet » s’est accompagné de tentatives d’actions locales communes, au travers d’une formation commune sur le sujet de l’extrême droite. Sur ce plan du travail concret entre militant⋅es « de base », force est de constater que le bilan est très maigre : des initiatives éparses, quelques discussions ici ou là, mais la thématique n’est globalement que très peu appropriées par les syndicats. Cela s’explique notamment par une certaine défiance envers la FSU, qui porterait en elle un risque d’amollissement de la CGT si elle s’en approchait trop. Cette posture traduit une certaine fragilité dans la CGT, avec des craintes répétées sur la perte de notre « identité » – une CGT forte et avec une vision syndicale assumée n’aborderait pas ces rapprochements avec autant de craintes.

Mais pour les militant⋅es de l’unification syndicale, l’enjeu ne sera donc pas tant d’obtenir gain de cause sur le sujet dans les grandes réunions décisionnelles, mais plutôt de se concentrer sur le patient travail de contact entre militant⋅es, afin d’engager des échanges directs et d’impulser des pratiques communes qui donneront davantage de contenu à cette maison commune.

Le cadre commun contre les violences sexistes et sexuelles

Le congrès sera amené à voter l’annexion du cadre commun de lutte contre les violences sexistes et sexuelles aux statuts de la CGT : c’est donc un texte qui existe déjà, mais auquel il sera donné une importance plus grande, un statut de texte fondamental de l’organisation. Plusieurs grosses fédérations ont montré des velléités de revenir sur certains acquis sur le sujet, cachant mal que dans une partie de l’organisation subsiste une nostalgie de l’époque où une certaine impunité prévalait pour les agresseurs.

Une modification des statuts

Pour éviter la judiciarisation des conflits entre syndicats, la direction a proposé une révision des statuts, visant à créer une commission de médiation et de résolution des litiges. Cette commission serait une extension de l’actuelle commission d’affiliation, qui n’a pourtant qu’un bilan très limité à son actif (on fait surtout le constat de son inefficacité). Elle vise à empêcher que des conflits finissent devant les tribunaux avant d’avoir été traités par des procédures internes. L’intention est louable, mais dans l’état actuel de la CGT, le passage par les tribunaux semble parfois un moyen de trancher sur le non-respect des règles de la démocratie syndicale. Et il y a un risque qu’à l’image du fonctionnement actuel de la CGT, ce dispositif dote les fédérations d’un pouvoir écrasant en matière d’affiliation et de structuration…


[1Voir notre article « Face à la menace de l’extrême droite, des finances syndicales bien fragiles », Syndicalistes !, mars 2026, en ligne.

[2« Un rapport décrit ‘une conception autoritaire et rétrograde du travail’ au siège de la CGT », Mediapart, août 2025, en ligne.

[3« Contribution au 54e congrès : pour un syndicalisme unitaire et révolutionnaire, de classe, de masse, démocratique et internationaliste », Unité CGT, avril 2026, en ligne.

[4« Analyse politique du document d’orientation », FNIC, mars 2026, en ligne.

[5Voir la présentation qu’en fait Maryse Dumas dans « Démarchandiser le travail pour contrecarrer le capital », La Pensée, 2022/4 no 412, en ligne ; et ici l’article d’Aurélien Catin « Revoir nos priorités. Les luttes au travail dans leur dimension politique », mars 2025, en ligne.