La CGT sait-elle accueillir ses adhérent⋅es ? Réflexions à partir d’un récent rapport sur la vie syndicale
Publié le par ,
Pour analyser l’afflux d’adhésion qui a accompagné la dynamique de la mobilisation pour les retraite en 2023, la CGT a commandé à des chercheuses et chercheurs (sociologues, politistes, etc.), par ailleurs syndiqué⋅es à la CGT pour certain⋅es, de mener une enquête sur le sujet de la syndicalisation. Cette recherche a donné lieu à un rapport, publié début 2026 sous le titre « Vie syndicale : quelles pratiques et conceptualisation(s) ? Un enjeu décisif pour l’accueil et la syndicalisation des nouveaux et nouvelles syndiquées à la CGT ».
À l’approche du 54e congrès qui vise à placer les questions d’orga au centre des débats – les adhérent⋅es isolé⋅es, les nouvelles adhésions, la vie syndicale dans les syndicats, etc. – voici un rapport précis et documenté dont la lecture sera particulièrement utile à la réflexion collective sur le fonctionnement et les structures de la CGT. Il permet notamment de mieux saisir ce que sont devenues les adhésions de 2023 – celles qui ont abouti et ont donné des militant⋅es, mais aussi les trop nombreuses (des milliers et des milliers) qui n’ont jamais pu être finalisées, à cause de la désorganisation de la CGT.
L’étude est constituée de 7 chapitres. Le premier revient sur la notion de « vie syndicale », très prégnante dans la CGT, d’autant plus d’ailleurs qu’elle est en grande difficulté dans la pratique des bases syndicales de terrain. Les chapitres 2 à 4 balaient la question de l’adhésion et ses suites, sous différents angles. Le chapitre 5 aborde l’épineuse question, serpent de mer de la CGT : les adhérent⋅es isolé⋅es, réalité qui concerne plus de 15 % des effectifs, et qui ne baisse pas selon les données du secteur confédéral de la vie syndicale. Enfin, les deux derniers chapitres se penchent sur deux cas de structures syndicales de base, l’un dans l’Éducation nationale, et l’autre dans le commerce. Focus sur quelques résultats saillants.
Un bilan des tentatives de transformation de la CGT
Pour que la CGT soit combative, elle doit être structurée d’une manière qui lui permette effectivement d’accumuler des forces face au patronat. Le rapport fait un historique des réflexions sur le sujet, notamment les préconisations de la « commission ad hoc » et les résolutions votées au congrès de 2009 [1], et en tire un bilan sans concession :
Près de deux décennies plus tard, on peut raisonnablement s’interroger sur la portée effective de ces préconisations. En dépit des intentions affichées et des résolutions votées, le nombre de fédérations professionnelles a très peu baissé […]. En matière de syndicalisation, les mots d’ordre confédéraux sont peu appropriés par les équipes de terrain […]. De même, des expérimentations de nouveaux modes d’organisation, qui revisitent le champ de syndicalisation et s’écartent du modèle canonique du syndicat d’entreprise (syndicat de site, de zone, local, départemental, etc.) ont certes été menées, mais sans que cela ne s’accompagne d’une véritable systématisation de ces expériences ni d’une politique volontariste pilotée par la confédération avec des moyens spécifiques.
Cette situation n’est du reste pas révélée par le rapport : elle est bien connu en interne, au moins au niveau confédéral, en témoigne les conclusions d’un audit interne de l’espace Vie syndicale confédéral résumées dans le rapport :
fonctionnement en silos, isolement vis-à-vis de la direction confédérale, faiblesse de smoyens et du portage politique, suivi et accompagnement défaillant des organisations territoriales et professionnelles.
Faisant le constat que ces blocages sont liés à un certain désintérêt pour les questions de « vie syndicale » au sein de la CGT, les chercheur⋅es entendent placer ces questions au centre du débat en portant le regard sur « l’étude des conditions proprement organisationnelles d’un syndicalisme de lutte ». Leurs recherches permettent ainsi de préciser utilement les définitions de la vie syndicale pratiquée dans la CGT :
- La syndicalisation et le renforcement de la CGT : campagnes de syndicalisation, implantation dans de nouvelles entreprises…
- L’accueil des nouveaux et nouvelles syndiqué⋅es et leur intégration dans le syndicat.
- L’administration, l’animation et le suivi des syndicats et bases syndicales.
Mais la vie syndicale n’est pas toujours une question qui peut se poser de manière aussi détaillée, car elle se réduit à une question existentielle : « est-ce que la structure vit ou non ? » Et trop souvent, la structure ne vit pas, ce qui est catastrophique d’un point de vue syndical. En cela, le rapport pointe les dégâts d’une interpro qui ne fonctionne pas, mais souligne aussi à quel point l’appui interpro est souvent vital pour permettre à une section d’exister, à un syndicat de se créer, etc. Le manque de moyens alloués pour les structures territoriales est donc particulièrement délétère, et cet étude apporte encore du poids à l’urgence de rééquilibrer la répartition des moyens dans la CGT pour permettre à celle-ci d’exister localement dans le plus d’endroits possible, pour enclencher le cercle vertueux d’une dynamique de syndicalisation (des adhérent⋅es accueilli⋅es et accompagné⋅es qui impulsent des choses sur leur lieu de travail, font adhérer leurs collègues, donc plus de luttes, donc plus d’adhésions…). Sans cela, on tombe à l’inverse dans le cercle vicieux de la désyndicalisation : sans structure, pas d’accueil, les camarades se découragent et sont abandonné⋅es face à leur patron, personne n’a envie d’adhérer.
C’est là un point clé sur lequel il faudra lever des blocages : certaines structures CGT s’accrochent à leurs moyens sans réaliser que dans plusieurs endroits, c’est l’existence même de la CGT qui est en jeu et qu’il est urgent de permettre aux structures territoriales de fonctionner correctement partout.
Des exemples de bonnes pratiques
Le rapport ne se contente pas, loin de là, de pointer les faiblesses de la CGT. Il relève aussi de nombreux exemples de pratiques mises en œuvre par des militant⋅es pour faire vivre leur syndicat ou leur union territoriale.
Plusieurs militant⋅es racontent comment la vie syndicale se fait au jour le jour, en discutant et en appelant les gens (la commission exécutive peut ainsi se répartir la liste des adhérent⋅es), en offrant aussi un soutien émotionnel. C’est là une condition indispensable, quoique trop souvent invisibilisée, de l’entretien du collectif militant. Le collectif se renforce aussi par des pratiques de sociabilité, des réunions régulières, des points de rattachement visibles en manif…
Il y a aussi un côté « paperasse » à la vie syndicale, qui se révèle indispensable car il permet d’avoir des informations à jour, de faire un suivi efficace des syndicats, de contacter les bonnes personnes quand il y en a besoin, de faire venir les syndicats en congrès… et plus généralement de tisser la toile qui forme un maillage syndical solide. Une animatrice à la vie syndicale dans une UD prépare ainsi son congrès en se lançant dans le suivi des centaines de syndicats de son département, actualise leurs informations de contact, noue des liens avec chacun et les aide.
Derrière le flou de la notion « vie syndicale », plusieurs militant⋅es font l’effort de la décomposer en tâches concrètes et de remettre en avant l’importance des questions d’organisation : participation aux AG et congrès des syndicats du territoire pour intervenir sur le sujet, formation spécifique à la vie syndicale, publication d’un guide orga… Car le sens de l’orga n’est pas inné, et la maîtrise des outils CGT sur le sujet l’est encore moins !
Ces tâches du quotidien relèvent par exemple du souci permanent d’intégration des nouvelles et nouveaux syndiqué⋅es, en leur confiant par exemple la circulation du micro en AG ou l’achat de fournitures, pour leur donner une place et limiter le côté intimidant des débuts dans la CGT. D’autant que bien souvent, les structures interpro doivent intégrer des camarades qui ont du mal à militer dans leur entreprise, où iels sont souvent assez seul⋅es au début.
Dans la syndicalisation aussi, les militant⋅es font preuve d’inventivité – ainsi la secrétaire du syndicat de site d’un centre commercial s’adresse aux vendeuses depuis les cabines d’essayage ou prend des rendez-vous chez les esthéticiennes pour avoir un temps d’échange avec elles.
La vie syndicale ne fait pas tout
Mais au-delà des bonnes pratiques, le rapport met en évidence que beaucoup d’adhérent⋅es récent⋅es souhaiteraient s’impliquer davantage dans la CGT, mais ne le peuvent pas toujours. Cela tient notamment à une limite structurelle à l’implcation des adhérent⋅es, que l’on peut décomposer en deux faces d’une même pièce :
- L’absence de la CGT dans de nombreux secteurs ou entreprise alors qu’elle est structurée sur cette base, qui fait que les syndiqué⋅es tombent dans un « trou de la raquette » sans collectif constitué, sans personne pour les contacter, etc.
- La focalisation des militant⋅es sur les instances, et donc la pratique d’un syndicalisme de dialogue social qui ne cherche guère à s’encombrer d’adhérent⋅es non-élu⋅es au quotidien – en somme, une pratique délégataire où l’adhérent⋅e ne sert qu’à voter et pas à créer un rapport de force avec ses collègues.
Face à ces constats, plusieurs formes syndicales ont été mises en place ou expérimentées. L’enquête est particulièrement enrichissante sur ce point, en montrant notamment à quel point la lourdeur des procédures administratives pour créer puis gérerun syndicat peut être décourageante et chronophage – autant de temps qui n’est pas passé, au final, à faire du syndicalisme, pourrait-on ajouter. De ce point de vue, l’organisation d’un collectif syndical existant au sein d’un syndicat a de bonnes chances de prendre (comme pour le syndicat Sociétés d’études étudié, qui fonctionne d’abord en collectif sans statuts puis est officialisé en syndicat, sur la base d’un groupe qui a déjà une vie syndicale propre). En revanche, la volonté de créer de toute pièce un syndicat, quitte à mettre la charrue (la structure) avant les bœufs (les militant⋅es) risque d’être beaucoup moins fructueuse et d’épuiser les adhérent⋅es qui se retrouveront à devoir faire la gestion administrative d’une coquille qui a peu d’activité syndicale propre.
La question de la réalisation, de la mutualisation, et de l’accompagnement dans les tâches bureaucratique ressort donc comme un problème important : dans tous les cas il faut bénéficier d’un appui extérieur et plus expérimenté pour parvenir à y faire face ; et certaines sections peuvent survivre car ces tâches (trésorerie, adhésions) sont gérées par une UL ou un syndicat au lieu de venir phagocyter l’activité syndicale (contact avec les collègues, démarche reventicative…). Dans l’Éducation nationale par exemple, organisée en syndicats départementaux, les responsables de section peuvent se consacrer en priorité au développement de la vie syndicale dans leur établissement.
Et pour animer un syndicat, en particulier s’il couvre plusieurs entreprises, il faut des militant⋅es qui s’y consacrent prioritairement – la concurrence avec un mandat CSE, par exemple, se fait au détriment du syndicat. Au-delà de la paperasse, le rôle d’un syndicat apparaît fondamental pour organiser le suivi individuel, appuyer les élu⋅es en évitant leur isolement…
Les apports de l’étude sur la structuration sont intéressant, car ils invitent à éviter le « fétichisme organisationnel » : la réussite d’un syndicat ne découle pas magiquement de son périmètre (de site, d’entreprise ou d’industrie). Elle dépend aussi du soutien extérieur, de l’ajustement de cette structuration à un milieu professionnel donné, de l’existence d’une dynamique de mobilisation dans un secteur, de la capacité à donner une certaine souplesse à la structure, d’en faire une ressource pour les élu⋅es, les syndiqué⋅es et les salarié⋅es, etc.
Ce type de démarche de recherche est toujours positif. Parce qu’elle est réalisée avec des méthodes scientifiques, et permet de compléter – et non pas de remplacer, de questionner ce que les équipes militantes, à chaque niveau, peuvent constater et analyser par elles-mêmes. Ce type de travail enrichit l’organisation par le regard extérieur et permet d’appuyer le travail d’analyse qui permettra sa nécessaire évolution.
[1] Peu avant le congrès confédéral de la CGT de 2009, une commission ad hoc, composée en partie par des universitaires et en partie par des responsables dans la CGT, avait remis un rapport sur la structuration de la confédération. Elle avait conclu à son inadaptation face aux nouvelles réalités du monde du travail (et en particulier la sous-traitance, la multiplicité des champs professionnels fédéraux dans une même collectivité de travail de salarié-es). Ce travail avait été utilisé par la CEC sortante pour proposer des évolutions importantes, du moins significatives au vu de l’immobilisme de la CGT, sur ce sujet pour le document d’orientation du congrès de l’année suivante en 2009. Beaucoup de résolutions pertinentes furent votées, nous les avons retranscrites ici. On sait qu’en général elles sont restées lettre morte. Depuis 2009, il y a eu des évolutions, des essais, plus ou moins fructueux et pérennes, surtout de la part de structures locales.
