54e congrès de la CGT : vers des syndicats professionnels en territoire ?

Publié le par Équipe d’animation

Le congrès de la CGT qui commencera le 1er juin ambitionne de mettre au centre des discussions les questions d’orga et de vie syndicale. Sur le sujet, on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur la structuration de la CGT. Celle-ci est engagée depuis plusieurs décennies, avec des constats et des préconisations claires, mais trop peu d’effets concrets. Le document d’orientation proposé au vote lors du congrès aborde cette thématique à travers une proposition bien précise : la mise en place de « syndicats professionnels en territoire ». Qu’attendre de cette proposition ?

Le texte est moins disert que les précédents sur la structuration, et ne parle plus par exemple de la nécessaire réduction du nombre de fédérations, de la redéfinition des rôles entre les structures pro et interpro, etc. Mais il propose tout de même une proposition concrète pour remédier au phénomène des adhérent⋅es isolé⋅es – qui concerne 15 % des adhérent⋅es, soit un⋅e adhérent⋅e actif⋅ve sur cinq. Il s’agit d’adhérent⋅es qui ont rejoint la CGT, mais qui travaillent dans une entreprise qui n’est pas couverte par l’un des 13 000 syndicats existants dans la CGT. Ces adhérent⋅es se retrouvent souvent privé⋅es de collectif militant, de possibilité de participer à la vie démocratique de la CGT via ses congrès, et pour la plupart se contentent de payer une cotisation… jusqu’à ce qu’ils ou elles finissent par se demander pourquoi payer sans qu’il ne se passe rien. Plus grave encore, beaucoup de personnes qui adhèrent en ligne ne peuvent jamais finaliser leur adhésion, car sans syndicat sur leur lieu de travail, personne ne les contacte pour leur proposer de conclure leur démarche d’adhésion, et ces camarades potentiel⋅les restent ainsi dans les limbes de la CGT.

Pour y remédier, le document d’orientation propose la création de syndicats qui couvriraient tout un champ professionnel sur un territoire donné (ville, département, région, bassin d’emploi…) :

En veillant à la proximité et sans remettre en cause les syndicats d’entreprises existants, nous décidons de créer des syndicats professionnels en territoire, avec des sections permettant à terme la création de syndicats d’entreprises. Cela doit permettre à toutes et tous les syndiqué·es de participer, d’agir dans la CGT et de faire progresser leur situation individuelle dans un cadre collectif.

Pour permettre aux isolé·es d’être rattaché·es à un syndicat, les fédérations qui comptent des syndiqué·es isolé·es travailleront à définir des périmètres de syndicats professionnels en territoire, en lien avec les UD. Un suivi sera mis en place par une commission confédérale, avec un état des lieux en CCN à mi-mandat et un bilan au 55e congrès.

Une proposition qui fera débat

Ce passage a suscité des levées de bouclier pour différentes raisons, qui se recoupent parfois :

  • Des camarades qui ignorent tout de l’histoire de la structuration syndicale et pensent que le syndicalisme d’entreprise est inhérent à la CGT et au syndicalisme de classe… alors même qu’il n’est apparu réellement qu’à compter des années 1970 et que ce modèle n’est devenu la norme qu’à compter des années 1980 – pas exactement la période de plus grande combativité syndicale, soit dit en passant.
  • Des militant⋅es qui ne connaissent que le syndicalisme de leur branche, et s’imaginent que la situation du salariat est similaire à la leur dans tous les secteurs. Typiquement, certains syndicalistes provenant de bastions syndicaux, bien organisés en syndicats de secteurs (SNCF…) ou en syndicats nationaux (Finances publiques) ont du mal à se représenter le syndicalisme dans des secteurs plus précaires et moins syndiqués… et s’imaginent que ce passage viendra remettre en cause la structuration de leur syndicat, alors qu’il n’est question nulle part de remettre en cause la structuration des syndicats qui ont déjà un périmètre cohérent et fonctionnel.
  • Certaines chapelles politiques craignent pour leur place dans la CGT : il est facile, pour un militant politique, de devenir secrétaire de son petit syndicat d’entreprise puis de courir les congrès pour y porter les positions de son parti politique. C’est plus dur de faire de même dans un plus gros syndicat, avec des salarié⋅es d’entreprises différentes, et où la préparation des congrès fera l’objet de davantage de délibérations démocratiques… Le POI (Parti ouvrier indépendant), notamment, est vent debout contre cette idée.
  • Certaines fédérations organisent directement les adhérent⋅es sans syndicats. C’est un moyen (anti-statutaire [1], mais qu’importe…) de se réserver les 33 % de chaque cotisation qui est destinée au syndicat de l’adhérent⋅e. Mais si les adhérent⋅es isolé⋅es sont réparti⋅es dans des syndicats départementaux, la manne financière ne remplit plus les poches fédérales, car elle est reversée au syndicat. Un tel changement menacerait par exemple la fédération des sociétés d’études, qui repose sur un vaste matelas d’adhérent⋅es isolé⋅es dont elle collecte les cotisations sans rien leur offrir en retour.

Le congrès aura donc à trancher ce point, avec probablement des amendements qui viseront à affaiblir la proposition et des interventions qui la dépeindront comme une grande menace pour l’identité de la CGT et pour l’indépendance des syndicats. On relèvera tout de même que la possibilité de créer des syndicats professionnels en territoire a déjà été votée lors des congrès de 2013, 2019 et 2023

Des syndicats « tremplin » ?

Pourtant, la formulation proposée dans le texte est particulièrement prudente. En particulier, elle continue de faire du syndicat d’entreprise la norme, et ce n’est que là où il n’y a pas de syndicat d’entreprise et dans l’attente d’en créer un qu’un syndicat territorial pourrait opérer.

Cette perspective constitue une vision très affaiblie des potentialités du syndicalisme professionnel en territoire. Pourquoi viser à constituer un syndicat dès qu’une section sera suffisamment vivante, au risque d’affaiblir et cette section (coupée de la structure plus vaste dans laquelle elle s’épanouissant) et le syndicat qui perdra ses principales forces vives ? Créer un syndicat, cela veut dire écrire des statuts, faire des congrès, publier ses comptes, se doter d’une commission financière de contrôle pour les vérifier, gérer sa trésorerie, ses adhésions à l’aide des logiciels dédiés de la CGT, ouvrir un compte en banque, collecter et reverser ses cotisations… Autant de tâches qu’il est beaucoup plus efficace de mutualiser un minimum, pour ne pas gaspiller un temps militant qui manque souvent !

Et alors que le document déplore l’institutionnalisation du syndicalisme et l’enfermement dans les instances, pourquoi poser quand même le périmètre fixé par les instances de dialogue social comme un horizon indépassable dans la délimitation de nos syndicats ? Le syndicat de territoire offre pourtant un cadre permettant aux militant⋅es de sortir la tête de l’entreprise pour construire des dynamiques revendicatives communes au-delà de l’échelle du CSE (dans le privé) ou du CSA/CST (dans le public). Et permet de dépasser le saucissonnage des entreprises et des administrations qui a été mis en œuvre justement pour enfermer l’action syndicale dans des périmètres qui ne correspondent plus aux collectifs de travail réels, et la condamnent ainsi à l’impuissance.

Ce qu’on peut attendre de cette forme syndicale

Le modèle n’est en réalité pas nouveau puisque plusieurs secteurs sont déjà organisés en syndicats de territoire dans la CGT : les postes et télécommunications, l’éducation nationale, le nettoyage… parfois avec succès, et parfois avec des structures dépourvues de vie syndicale.

Car la structuration ne fait pas tout, mais elle peut être bloquante – par exemple lorsque certaines structures de la CGT s’accrochent envers et contre tout au syndicat d’entreprise comme forme indépassable d’organisation syndicale, et freinent ainsi toute constitution d’un collectif militant où le salariat est éclaté et où les syndiqué⋅es se retrouvent isolé⋅es dans une multitude d’entreprises. En cela, la proposition de syndicat professionnel en territoire est salutaire, car elle offre une forme d’organisation plus adaptée aux besoins.

Toutefois, elle ne fera pas de miracles : l’enjeu sera de savoir créer ces syndicats là où une dynamique le permet, en essayant d’appuyer ou d’impulser cette dynamique. En associant au maximum les adhérent⋅es et en permettant à une vie syndicale bourgeonnante d’exprimer toutes ses potentialités, on créera un syndicat vivant et fonctionnel [2]. À l’inverse, si l’on cherche à créer de toute pièce une coquille syndicale là où il n’y a pas de vie à placer à l’intérieur, le peu d’énergie existante sera absorbée par le fonctionnement administratif de cette coquille et la structure périclitera ou se contentera de vivoter.

Une récente étude de l’IRES sur la vie syndicale en arrive ainsi à conclure que :

Les syndicats professionnels de territoire peuvent constituer un outil important pour renforcer les dynamiques d’engagement, pour donner des ressources aux adhérent⋅es et militant⋅es (en particulier pour les sortir de la seule confrontation parfois très dure avec l’employeur), pour donner de nouvelles impulsions en termes de syndicalisation. Mais leur existence dans la durée soulève bien la question des moyens militants et financiers sur lesquels ils peuvent s’appuyer [3].

Cette proposition moins ambitieuse que d’autres formulées lors de précédents congrès sur l’évolution des structures de la CGT pourra donc paradoxalement avoir davantage d’effets, et d’effets positifs, en permettant d’organiser par le bas la CGT là où elle n’est aujourd’hui pas en capacité de mettre en lien ses adhérent⋅es. Mais la CGT ne fera pas l’économie de ces changements de structure plus profonds, ne serait-ce que parce qu’ils sont nécessaires à l’attribution des moyens nécessaires à ces futurs syndicats de territoire. Ensuite parce si le but est que la CGT soit présente dans chaque territoire, et qu’elle y soit dotée de structures capables d’accueillir tou⋅tes les salarié⋅es (sans trous dans la raquette), il faudra nécessairement des syndicats de territoires qui couvrent un périmètre plus large que nos fédérations actuelles. A-ton aujourd’hui la capacité de faire exister sur chaque territoire 31 syndicats professionnels distincts ? La réponse est non, dans certains UD les professions qui parviennent à une existence réelle se comptent sur les doigts d’une main. Pour que ce modèle fonctionne pleinement, il faudra autoriser des syndicats de territoire au périmètre professionnel suffisamment large, avec un seul objectif : si un⋅e salarié⋅e toque à la porte de la CGT, il y aura un syndicat constitué pour lui répondre et l’accueillir.

Enfin, on peut se demander si tous les syndicats de la CGT ne devraient pas être « professionnels en territoire ». Pourquoi des syndicats devraient-t-ils exister ailleurs qu’en territoire, au plus près des salarié⋅es ? Cela n’empêche pas des regroupements nationaux sur des sujets spécifiques – ce serait là le rôle des fédérations, si l’on imaginait une vraie articulation pro/interpro.

Ces réserves et réflexions ne doivent pas occulter que la constitution de syndicats professionnels en territoire sera souvent l’une des tâches de structuration les plus urgentes à laquelle nous devront nous atteler ces prochains temps, pour faire vivre dans davantage de secteurs un syndicalisme organisé et combatif.


[1L’article 14 des statuts confédéraux confère aux Unions locales la tâche d’organiser les syndiqué⋅es isolé⋅es.

[2Voir l’exemple de la CGT Sociétés d’études 69 : Oriane Faure et Martin Genet, « Syndicat de territoire : une piste pour renforcer l’organisation et lutter contre la crise du syndicalisme », Syndicalistes !, 2026, en ligne.

[3Sophie Béroud, « Vie syndicale : quelles pratiques & conceptualisation(s) – débat au CCN des 3 et 4 février », Le Peuple no 1793, avril 2026.