Les femmes dans la CGT – une intervention de 2006
Publié le par pour CGT Insee
Lors du 48e Congrès confédéral de la CGT en 2006 à Lille, une intervention du syndicat de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) faisait le point sur la place des femmes au sein de la CGT. L’argumentaire féministe est clairement daté ; il est heureux qu’en presque 20 ans nous ayons affiné nos analyses, par exemple en ne comparant plus anti-racisme et féminisme ou en euphémisant moins les violences sexistes et sexuelles au sein de nos organisations militantes. Mais tout de suite après un 8 mars très suivi, ce texte est un bon prétexte pour faire un point rapide (en attendant un article dédié) sur ce qui a avancé sur le sujet au sein de la CGT et le chemin qu’il reste à parcourir, sur lequel cette intervention reste d’actualité.
J’interviens au nom du syndicat national de l’Insee sur le sujet des femmes dans la CGT. En réalité, la CGT ne se pose la question des femmes qu’à trois occasions :
La première, c’est le 8 mars. Ce jour-là, on est encore obligées de supporter des responsables de la CGT parler de la « journée de la femme » au lieu de la « journée internationale de lutte DES femmes ». « Les femmes » et pas « la femme », une bonne partie du problème est dans cette différence de langage.
La seconde, c’est lors de la préparation des congrès. Et il a fallu batailler au sein de la CGT pour que cette salle ne soit pas remplie par une majorité écrasante d’hommes.
La troisième, c’est lorsqu’on parle de syndicalisation. En tout cas, dès que ce sujet est abordé, on assiste à un étalage de regrets et de bons sentiments sur le fait que les femmes ne se syndiquent et ne militent pas assez. Nous pensons que pour se féminiser, la CGT doit être utile aux femmes. Or, on peut faire quelques constats : même si le salariat s’est fortement féminisé au cours des dernières décennies, les revendications de la CGT ne prennent pas en compte la réalité des femmes au travail.
Le besoin d’une prise en compte volontariste
Prenons l’exemple de la réformes des retraites. L’enjeu des gouvernements successifs était de diminuer le montant des retraites pour le privé. Ils n’ont pas choisi de diminuer le taux de remplacement, mais celui de passer des 10 aux 25 meilleures années. Or, à volume égal d’économie, ce choix a des conséquences bien plus dures pour les femmes, parce qu’elles cumulent les cessations d’activité et le travail à temps partiel pour prendre en charge les tâches familiales, mais aussi des salaires plus faibles même à poste égal. La CGT a parfaitement condamné les économies faites sur le dos des retraités, mais sans que cette dimension féminine y prenne une part centrale. Peut-être qu’il y a eu la crainte d’opposer femmes et hommes ? Ou de faire des contre-propositions alors qu’on était face à une réforme à rejeter totalement ? En tout cas, la CGT a occulté un pan majeur de cette réforme qui est la précarisation massive des femmes retraitées de demain.
Donc, au départ, il nous semble que la CGT doit intégrer dans sa réflexion que les femmes salariées ou demandeuses d’emploi ne sont pas, de fait, dans la même situation que les hommes. Notre syndicat se bat d’ailleurs pour que cette dimension soit présente dans les statistiques publiques. C’est vrai que ça n’est pas toujours facile !
Parce que sans cette prise en compte volontariste dans la réflexion en amont, on va plaquer le modèle du salarié homme pour l’élaboration de toutes nos analyses, de toutes nos revendications, et on risquera de se trouver à côté de la plaque.
En lisant le rapport d’orientation, en caricaturant, on a l’impression que pour traiter ce sujet le seul angle d’attaque, c’est : « les hommes, qu’ils soient de sexe féminin, immigrés ou jeunes, doivent être égaux, ne doivent subir aucune discrimination ».
Ça révèle un manque d’acuité incroyable ! Les femmes ne sont pas une minorité pour laquelle il faudrait trouver des revendications à part. Je rappelle que quand on parle du salariat précaire, elles sont une large majorité. Et cela implique que leur situation doit être prise en compte dans nos démarches, a priori.
La CGT doit changer son image
Aujourd’hui encore, la CGT a une bien plus mauvaise image dans le salariat féminin que d’autres centrales syndicales. Pourquoi ? Sans doute historiquement, par la syndicalisation dans un salariat industriel majoritairement masculin.
Mais aujourd’hui ? Nos représentants sont massivement des hommes, même dans les syndicats de la Fonction Publique. Pareil pour nos permanents, même dans des secteurs où le salariat est majoritairement féminin (à part les permanents techniques, parce que là bien sûr, on sait faire appel aux femmes). C’est vrai il y a du boulot, mais c’est un enjeu vital pour le recrutement des femmes à la CGT.
En bref, la CGT doit être l’organisation syndicale des femmes qui luttent pour leurs droits. Sur leurs droits, au travail comme à l’extérieur.
Tout d’abord sur les questions de violences faites aux femmes : la CGT doit dire publiquement et solennellement que toute violence à l’égard des femmes est inacceptable, que ce soit dans le cadre public, avec le harcèlement sexuel, ou dans le cadre privé, avec celui de la famille et des relations entre les hommes et les femmes.
- Cela veut dire une participation CGT pas seulement symbolique aux initiatives publiques qui existent dans ce domaine ;
- Cela veut dire un matériel interne, l’intégration de ces questions dans la formation syndicale de base : il faut que l’interdiction de toute violence sexiste devienne un principe de base de la CGT.
Ensuite, sur les questions de contraception et d’avortement : où rien n’est acquis dans ce domaine , et les remises en cause au niveau européen et mondial sont permanentes. Aujourd’hui, dans de nombreux départements, pour des femmes de milieu défavorisé, il est impossible d’avorter. Le prix de la contraception est dissuasif et de nombreux pharmaciens refusent de délivrer la pilule du lendemain.
Nous estimons que la CGT doit être présente aux côtés du Planning Familial et des collectifs de défense des droits des femmes dans leur confrontation avec les gouvernements et les collectivités locales, pour que la loi soit respectée ou pour contrer des remises en cause de ces droits. Nous devons également relayer ces questions au sein de la CES, et dans toutes les organisations internationales auxquelles la CGT participe.
Fonctionnement interne
Et enfin , sur notre fonctionnement interne il y a plus insupportable : en discutant de ces questions avec d’autres militant(e)s, on entend trop parler de comportements agressifs ou sexistes pendant les manifestations, d’histoires de cul pendant les réunions ou dans les locaux syndicaux, d’affiches ou de circulation par le mél d’images pornos donc principalement des femmes nues, et d’autres encore.
Je veux juste rappeler qu’en réaction à la montée du Front National et de ses idées racistes véhiculées parmi les salariés, la CGT a su mener un combat déterminé. Elle a engagé une importante campagne de formation militante, accompagnée d’affiches et de forums.
De la même manière, aujourd’hui, il y a moyen de faire reculer le sexisme à la CGT, dans le monde du travail, il y a moyen d’amener des femmes à militer à la CGT. Mais il faut le vouloir !
Sur la prise en compte des enjeux féministes dans la politique revendicative, il y a eu une progression indéniable depuis 2006. La dimension patriarcale des réformes des retraites successives a été enfin mise en avant, même si c’était trop timidement – et que cela n’a pas permis de sortir d’une focalisation sur les « secteurs bloquants » masculins. Le 8 mars s’est imposé comme vrai sujet syndical, et les cortèges CGT y étaient fournis… mais cette année encore, il n’y a pas eu de réelle construction longtemps à l’avance d’une grève féministe, et le 8 mars qui aurait pu constituer l’objectif de mobilisation central de l’année s’est trouvé dilué au milieu de deux autres dates interpro le même mois.
On est donc encore loin d’une « prise en compte volontariste » de la perspective féministe à tous les niveaux – même si verbalement on se targue souvent de défendre l’égalité au travail. Cette volonté affichée reste largement à transformer en revendications et en capacité d’organisation (comme ont su le faire d’autres syndicats). Cela demande également une « politique des cadres » volontariste, à laquelle cette intervention appelait déjà, mais qui est structurellement éloignée par la prévalence du modèle du « super-militant ».
Enfin, pour ce qui est des violences sexistes et sexuelles, les syndicats ont été percutés par des mouvements qui proviennent d’abord du reste de la société (Me Too), et qui ont obligé à lever l’omerta sur le sujet et à mettre en place une politique confédérale de prise en charge du sujet. La mise en place de cellules de veille permet un accompagnement et une réponse syndicale adaptée, mais doit encore trop souvent s’affronter à des résistances acharnées.
Il y a toujours moyen d’amener les femmes à militer dans le syndicat et de faire reculer le sexisme, et c’est encore une question de volonté partagée au niveau de toute la confédération. On pourrait même ajouter que c’est une question de survie : le mouvement syndical ne se relèvera qu’en abandonnant définitivement la vision masculine du travail, en plaçant la grève féministe parmis ses objectifs centraux et en effectuant les changements organisationnels nécessaires à l’organisation massive du salariat féminin.
