Fonctionnement de la CGT : quand les fédérations d’employé⋅es voulaient tout changer
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Nous avons beaucoup publié au sujet des questions de structuration syndicale ici, mais le plus souvent à partir de réflexions de militant⋅es de terrain [1], d’intiatives des structures territoriales [2] ou bien en reprenant des diagnostics et propositions confédérales [3]. Une voix était absente de ces textes : celle des fédérations, qui sont tout de même les principales concernées par les changements proposés… Alors voici de larges extraits d’un échange qui s’est tenu en 2013 entre les secrétaires de trois fédérations, issues de l’ex-fédération des Employés : la fédération du Commerce, celle des Organismes sociaux (Sécurité sociale, mutuelles…) et celle des Banques et assurances [4]. Nous reproduisons ici de larges extraits de cette discussion, organisée à l’occasion du 120e anniversaire de la création de la fédération CGT des Employés, car ils sont d’une lucidité et d’une honnêteté rare sur le fonctionnement réel de la CGT et sur certaines de ses impasses. Les échanges vont bien au-delà de l’auto-satisfaction qu’on voit parfois, et appuient « là où ça fait mal », là où la CGT est réellement entravée par son mode d’organisation : des champs fédéraux en décalage complet vis-à-vis du salariat réel, et un fonctionnement paralysé par le dialogue social. Mais ce qu’il y a de bien à poser clairement les obstacles, c’est qu’on peut commencer à réfléchir aux moyens de les surmonter…
Combien de syndicats ?
La fédération des Employés, dont on peut faire remonter la naissance à 1893, se sépare en 1973 avec la création de la fédération du Commerce et des services puis en 1983 à la fédération nationale des Secteurs financiers d’une part (qui deviendra plus tard Banques et assurances), et à la fédération des Organismes sociaux d’autre part, avec la volonté de mieux spécifier les revendications et de mieux répondre aux besoins des syndicats.
En 1983, Eugène Lavenant, le secrétaire général de la nouvelle fédération des Secteurs financiers, résumait ainsi les défi qui attendaient cette structure :
Cette nouvelle fédération compte 300 syndicats ou plutôt 300 bases organisées. Sont-ils de véritables syndicats, c’est-à-dire des organisations bien structurées ayant un style de travail et un fonctionnement démocratique décentralisés ? Combien de congrès ou d’assemblées générales de syndicats réellement organisés et préparés, c’est-à-dire qui mettent à jour un programme revendicatif et d’actions, qui élisent une direction syndicale ? Combien de syndicats ont une vie démocratique intense avec des assemblées de syndiqués régulières et décentralisées, des réunions régulières des organismes de direction ? Combien de syndicats ont une propagande adaptée avec une diffusion de masse de La Vie Ouvrière avec des bulletins de syndicalisation ? Il nous faut répondre à ces questions, trouver des réponses sans crainte de dire les choses qui ne vont pas pour tenter de les améliorer.
Reprenant ces paroles, Patrick Lichau, secrétaire générale de la fédération Banques et assurances en 2013, ajoutait : « Honnêtement, nous n’avons pas beaucoup avancé et cent fois sur le métier, nous allons devoir remettre l’ouvrage. » Et pour cause : créée avec 12 000 adhérent⋅es, avec une baisse jusqu’à 6000, la fédération n’en comptait de nouveau que 12 000 au moment de sa prise de parole (et à peine autant auourd’hui), pour 700 000 salarié⋅es sur son champ. La situation n’est guère meilleure pour les organismes sociaux, qui comptent 18000 syndiqué⋅es répartis en 400 syndicats pour un champ de taille équivalente. Pour le Commerce, on arrive 40 000 syndiqué⋅es dont la moitié sans syndicat, pour 4,5 miillions de salarié⋅es… Autant dire que la « décentralisation » de la fédération des Employés n’a pas fait de miracle, et que la syndicalisation des employé⋅es est aujourd’hui particulièrement faible. Mais les échanges entre secrétaires de ces trois fédérations permettent de trouver des explications.
Faire bouger les frontières fédérales…
Une première difficulté pour ces fédérations est qu’elles sont organisées comme si la délimitation de leur périmètre était clair… alors qu’il est particulièrement flou et que chaque fédération recoupe le périmètre des deux autres sous de nombreux aspects.
Les frontières entre branches apparaissent impossibles à définir précisémment, et la réalité du salariat d’aujourd’hui semble marquée par l’imbrication entre différentes branches, conventions collectives, groupes… Et là-dessus, la CGT n’a jamais su se mettre à jour. Ainsi, beaucoup d’organismes financiers dépendent non de la fédération Banques assurances, mais de la fédération des Finances publiques : la Caisse des Dépôts et consignation, la Banque de France, OSEO, la BPI… mais aussi le Crédit foncier, pourtant filiale d’un groupe bancaire, ou CNP assurance, qui malgré le nom ne dépend donc pas de la fédération Banques assurances. Les entreprises de l’automobile se dotent aussi de banques, que ce soit Renault ou PSA finances. La Banque Postale et ses filiales sont rattachées à la Fédération des activités postales. Les filiales bancaires des hypermarchés (Carrefour, Auchun, Leclerc) dépendent, elles, de la Fédération commerce et services.
Du côté des mutuelles et assurances, Flora Fusille, en charge des mutuelles à la fédération des Organismes sociaux, observe tous les jours des regroupements d’assurances avec des groupes de protection sociale ou des mutuelles d’assurance avec des mutuelles : « on ne sait plus du tout où on est ».
Même constat sur les centres d’appel, fait par Patrick Lichau : « Aujourd’hui, toutes les professions ont des centres d’appels. On voit bien que sur ces centres d’appels, les salariés peuvent être régis par des conventions collectives différentes, avoir des statuts différents, pour autant, il y a quelque-chose qui les rassemble tous, c’est la question des conditions de travail. Les conditions de travail sont identiques ou quasiment identiques, qu’on soit sur un cente d’appel AXA assurances, Société générale ou centre d’appel chez les cheminots, Air-France ou La Redoute. » Il évoquait alors des tentatives de travail en commun sur le sujet, mais il semble bien qu’elles aient fait long feu.
Celui-ci peut donc appeler à des bougés sur ce sujet fondamental, y compris en travaillant sur le plan revendicatif à faire avancer le travail sur le nouveau statut du travail salarié et la Sécurité sociale professionnelle, à même de permettre de construire des mobilisations au-delà de l’entreprise ou de la branche [5] :
Donc, on voit bien que les frontières de 1983 bougent. Il me semble qu’il faut qu’on ait une grande réflexion sur : peut-on rester dans ces frontières ? Peut-on continuer à monter des murs et des barbelés entre nous alors que le paysage économique bouge et que les salariés bougent ? Alors, cela ne nécessite pas forcément de bouger les contours mais cela implique, au minimum, un travail commun sur les enjeux revendicatifs communs. […] On essaie de travailler de manière plus étroite avec la FAPT sur La Banque Postale mais, honnêtement, je pense qu’on avance pas assez vite. Par contre, côté patronal, je peux vous dire que les choses sont réglées, ils siègent tous, tous, dans les mêmes instances patronales. Côté banques, à la Fédération Bancaire française, on retrouve le patronat bancaire classique, mais on retrouve La Banque Postale, la BPI, OSEO, etc. Donc eux, ils n’ont pas de difficulté, nous, c’est beaucoup plus compliqué. Donc, je crois que les frontières que nous avons su bouger en 1983 devront, dans un avenir prochain, alors je n’en sais rien, mais sûrement être revisitées. Est-ce qu’on verra, de nouveau, revivre la fédération des employés ? Je n’en sais rien.
Mais, honnêtement, je le dis, un peu de manière brutale, on a, aujourd’hui, une organisation CGT qui se marche sur les pieds, qui n’est pas très efficace, autant se le dire entre nous et on doit se réinterroger sans cesse sur comment on peut essayer d’avancer que ce soit au niveau professionnel ou interprofessionnel. On a besoin de rassembler les salariés sur des enjeux revendicatifs communs. Ils sont nombreux mais il y en a un sur lequel il y a, peut-être, urgence à travailler, c’est celui sur le nouveau statut de travail salarié et d’une Sécurité sociale professionnelle sur laquelle il faut sûrement avancer.
Michèle Chay, secrétaire générale de la fédération du Commerce, reprend largement ces constats :
Comment on arrive, malgré ou grâce à notre organisation, à aller ensemble et à construire ce grand corps de masse qui permettra de faire peur au Medef et aux gouvernements successifs ? Je crois que la question est là. Est-ce qu’il faut bouger nos champs fédéraux, quand on s’aperçoit que, effectivement, dans chaque fédération, on a des camarades qui pourraient relever d’autres fédérations ? Comment fait-on pour s’adapter ? Qu’est-ce qui est le plus nécessaire ? Est-ce qu’il est nécessaire de revenir peut-être… on parlait de la fédération des Employés, on s’est aperçu au fil de l’histoire et tout ce que vous avez développé ce matin, que l’organisation s’est scindé en trois fédérations. Est-ce que maintenant c’est nécessaire ? Est-ce que c’est justifié pour nous, mais ça peut être aussi pour d’autres corps de métier, je pense à l’industrie… Est-ce que cette division, qui a permis d’avancer à un moment donné de l‘histoire… est-elle encore pertinente ? Quand on voit qu’à l’intérieur de chaque fédération, c’est plusieurs conventions et statuts différents. Nous, c’est 120 conventions collectives. C’est énorme et cela relève de préoccupations qui sont tellement diverses et variées, que je ne suis pas certaine qu’on arrive vraiment à répondre à tout le monde, à toutes les préoccupations de tous les syndiqués de notre champ fédéral. C’est aussi ce genre de question qu’il faut se poser à la CGT.
Notre réflexion syndicale doit évoluer parce que le syndicalisme d’aujourd’hui n’est pas le même que quand nous avons créé notre fédération des employés.
Analyse également partagée par Dominique Didier, secrétaire générale de la fédération des Organismes sociaux :
Ce que je ressens, c’est un véritable enfermement. C’est-à-dire qu’on se le dit et j’entends que ça ne concerne pas que notre fédération. Dans une situation très difficile, très dure, de crise, on a des syndicats qui s’enferment sur l’entreprise. On s’enferme dans nos fédérations et on est entraîné et poussé plus là-dedans par une politique patronale que je trouve très bien construite.
Incroyable… les secrétaires de 3 fédérations qui à elles seules représentent 10 % des effectifs de la CGT, et dont le périmètre recouvre plus du quart du salariat, s’accordent pour reconnaître que la délimitation de leurs fédérations respectives ne fait plus sens ! Comment est-il possible que plus de 10 ans après, rien n’ait changé ?
Décloisonner les fédérations
On pourrait conclure des observations précédentes qu’on aurait affaire à un simple problème de tracé : il faudrait déplacer un peu les frontières entre fédérations, et tout serait réglé. Mais précisémment, on l’a vu, le salariat bouge constamment et les branches et entreprises se retrouvent profondément intriquées entre elles, il n’y a plus de « bonne » délimitation. Alors, la rigidité et la dureté de ces délimitations entre fédérations est peut-être un problème en soi ?
Car lorsque Patrick Lichau évoque des « murs et des barbelés » entre les fédérations de la CGT, ne serait-ce pas un peu fort ? Un autre intervenant, animateur du collectif jeunes de la fédération Banques & assurances, témoigne pourtant que non et exprime sa joie de retrouver des camarades de fédérations proches pour la première fois :
Je connais « bien entendu » mes camarades au sein de la fédération, mais je ne connais absolument pas les autres intervenants et on ne se mélange pas si facilement que ça, à la pause café.[…] Je suis donc content de rencontrer les gens des autres fédérations, parce qu’on a beau traîner dans les mêmes couloirs et dans les mêmes bâtiments, ce n’est pas pour cela qu’on va se voit, alors que parfois quelques mètres seulement nous séparent. Il n’y a pas besoin de penser qu’on est dans une autre ville ou dans un autre pays. Parfois, la porte d’à côté, ce n’est déjà pas la plus simple à ouvrir.
Si ces camarades, qui passent l’essentiel de la semaine à Montreuil, ne parviennent pas à croiser d’autres camarades qui passent également leur semaine dans le même immeuble et parfois dans le même couloir, alors on n’ose imaginer les rapports distants qu’ils et elles doivent entretenir avec les militant⋅es en UD qui n’ont jamais mis les pieds à Montreuil…
Armel Mahé, membre de la direction fédérale de la fédération Banques et assurances, ajoute un argument de fond à la perspective de décloisonnement des fédération, à partir du constat d’une unification du salariat employé, d’un point de vue sociologique :
Je pense qu’un des supports importants, qui pourrait nous servir pour réfléchir à cette évolution et aussi sur la nécessité de travailler plus en commun, c’est le nouveau statut du travail salarié. […] Aujourd’hui, quelle est la réalité ? Un camarade disant : « si on faisait une comparaison de ce qui se passe dans nos boîtes ? » Je pense qu’aujourd’hui, la situation de ce qu’on nommait naguère les employés est quand même relativement commune au-delà de leur profession et de leur activité propre et qu’on a tout intérêt à travailler sur ce point-là.
Mais le syndicalisme de branche n’est-il pas un horizon indépassable ? N’y aurait-il pas des connaissances à avoir pour s’adresser à un secteur spécifique ? Là-dessus, l’exemple de la fédération des employés en fournit un excellent contre-exemple, de la bouche de Jean Levy, qui venait de la banque et faisait partie du bureau fédéral :
Je voulais évoquer, justement, que la fédération n’était pas simplement une juxtaposition de sections fédérales [6] et que nous avons, pendant longtemps, eu des activités communes, je voudrais évoquer, par exemple, avec Hélène Mabille, secrétaire du commerce, et en tant que responsable de l’éducation et de la formation, nous allions directement sur place. Quand, à l’époque, un grand magasin se syndiquait, c’était mille adhésions le même jour. Il fallait à la fois expliquer ce qu’était la CGT et, d’autre part, que les vendeuses, que les employés de commerce choisissent directement leur candidat pour des élections à venir rapidement. C’était un mélange de stages et d’organisations qui était très fructueux.
Dès lors que le but c’est de faire du syndicalisme, le fait de connaître précisémment telle ou telle branche perd de son importance. Il faut des connaissances précises sur certains aspects du combat juridique (mais nul besoin que tout le monde s’y spécialise)… mais la maîtrise technique ultra-spécialisée, c’est surtout le propre d’un syndicalisme de dialogue social, qui compense sa faiblesse d’ancrage réelle par une technicité écrasante : il faut alors justifier qu’on maîtrise bien, en virtuose de tel ou tel dispositifs, tous les points qu’il s’agit de discuter avec le patron.
Sortir du dialogue social
Et c’est là que le bât blesse. Ces trois fédérations apparaissent largement prises dans le dialogue social, certes sur un mode oppositionnel (« on ne signe pas et on gueule »), mais sans mobilisation réelle des salarié⋅es, ça reste du dialogue social…
Dominique Didier, de la fédération Organismes sociaux, fait ainsi le constat lucide d’une impasse du fonctionnement syndical actuel de la CGT : un syndicalisme qui rejette la concertation sociale mais qui se trouve en réalité complètement englué dans celle-ci, et peine à imaginer d’autres voix. La militante donne ainsi un aperçu inédit de ce qui occupe les semaines de quantité de permanent⋅es fédéraux, et démontre de manière implacable que nous sommes de ce point de vue dans une impasse. Seule alternative : « passer le cran au-dessus » dans les luttes en construisant des mobilisations largement suivies, à quelque échelle que ce soit (service, entreprise, groupe, branche, secteur, interpro…) pour parvenir à gagner au moins des luttes locales qui enclenche une dynamique positive et redonne des perspectives.
Nous, on a des semaines où on a deux réunions paritaires nationales par jour. Il y a des groupes de travail, des machins, des trucs et on tourne en rond pendant des après-midi entières avec d’autres organisations syndicales qui sont très bien là-dedans parce que ça les occupe n’ayant rien d’autre à faire. Des syndicats à la base qui nous disent « mais si vous êtres là, si vous discutez, c’est que vous faites quelque-chose donc qu’est-ce qu’il en sort, est-ce qu’on avance, qu’est-ce que vous faites là-haut ? » Et cela pourrait tourner sur soi-même pendant des mois et des années si on laisse faire. À quel moment dit-on stop ?
Dans ce cheminement on offre aucune perspective parce qu’on discute toujours de la même chose et six mois après, dix mois après, on arrive à un protocole complètement vide. On dit qu’on ne le signera pas, cela on est habitué et les autres disent qu’ils le signent parce que, de toute façon, ils n’existent pas s’ils ne signent pas surtout avec les menaces qui pèsent sur leur représentativité. Leur seule existence c’est la signature, et on est ainsi enfermés. Pour revenir sur ce qui a été dit sur ce qui se passe aujourd’hui pour les jeunes générations, pour un jeune syndiqué aujourd’hui, ça ressemble à quoi ce truc ? On les emmène en réunion paritaire, ils disent « attends, ça ressemble à rien ». Qu’est-ce qu’on leur offre et qu’est-ce qu’on leur donne ? Je pense qu’on a une responsabilité. Je dirai, moi, « il faut ouvrir les portes, les fenêtres et mettre de l’air là-dedans et il faut, peut-être, arrêter ». Oui, on récuse l’expression partenaires sociaux. J’ai quand même l’impression qu’on est un peu enfermés dedans. On va en réunion paritaire. C’est rigolo ? Non… c’est affreux. Donc de temps en temps, on claque la porte. On s’en va parce que cela dépasse les bornes et ça fit la soupape de sécurité. Cela ne suffit pas.
Par contre aujourd’hui se multiplient dans nos professions, en tout cas pour ce qui nous concerne, des luttes locales qui débouchent de moins en moins parce qu’on est dans un logique de restriction budgétaire, Bercy a fermé tous les robinets. Si on ne passe pas le cran au-dessus, on n’ira pas bien loin. Donc, comment on sort de cet enfermement ? Et je pense que si on ne sort pas de tout cela, on ne va pas offrir de véritables perspectives aux jeunes syndiqués, aux jeunes militants. Si on ne leur offre pas de perspectives de luttes et de victoires, ils vont se le dire, et à un moment ils vont prendre la barre et faire autre chose mais on est dans une situation où j’ai quelquefois l’impression qu’on tourne en rond.
En repartant des mêmes constats, Patrick Lichau en vient à plaider pour un syndicalisme non de branche, tant le patronat a désormais façonné le découpage des branches à son avantage, mais un syndicalisme qui opère à une échelle qui permette d’unifier les salarié⋅es, même si elle n’a pas de réalité administrative ou institutionnelle.
Aujourd’hui, on n’a pas les forces syndicales suffisantes. Même si on continue à progresser en nombre d’adhérents, on est sur un rythme qui n’est absolument pas satisfaisant. Donc, 12 000 adhérents pour 700 000 salariés, voilà, les chiffres sont brutaux, ça fait mal, même si on peut se satisfaire d’être remonté de 6 000 à 12 000, peut-être, c’est bien, mais il faut qu’on accélère ce rythme de renforcement de la CGT et il faut qu’on arrive à travailler autrement dans la CGT. Donc, j’ai déjà employé l’expression décloisonner la CGT. Aujourd’hui, on constate que du fait qu’on soit sur la défensive, nous avons tendance à nous laisser enfermer par les frontières de chaque entreprise. Du côté du patronat, ils ont assez bien compris la manœuvre parce que c’est assez simple aujourd’hui. Il suffit de multiplier le nombre de réunions, sur un même sujet on peut faire cinq, dix réunions de CE ou cinq ou dix réunions de négociations, des commissions ad hoc, des commissions de travail, donc c’est l’occasion rêvée pour occuper les militants syndicaux. Pendant qu’ils sont dans des réunions de négociations, ils ne sont pas sur le terrain et ont une tendance à se laisser embarquer dans cette dérive.
On n’est pas nécessairement sur la défensive, y compris à la CGT, on a un certain nombre de projets qu’on porte et de pistes revendicatives importantes comme la revendication novatrice qui est celle du nouveau statut du travail salarié ou de la sécurité sociale professionnelle. On a là deux sujets qui permettent de dépasser les frontières entre nous, de travailler tous ensemble à la CGT et je pense que, malheureusement on a pas su les saisir convenablement ces dernières années. Aujourd’hui, du côté » du patronat, ils sont en train de multiplier le nombre de conventions collectives. On a quasiment, chaque mois, une nouvelle convention collective qui apparaît. On crée des conventions collectives pour un tout petit nombre de salariés. C’est un moyen de division, trouvé par le patronat aujourd’hui en multipliant le nombre de ces conventions colectives. Si je regarde côté banques, on a la convention collective des banques privées mais, à côté, on a eu, par exemple, la création du groupe Banque Populaire-Caisse d’Épargne avec sa propre convention collective, Banque Populaire n’a rien trouvé de mieux que de créer sa propre convention collective. Donc, on a une multiplication des conventions collectives. Michèle pourrait en parler mieux que moi, je crois qu’elle en a un peu plus de 120 dans sa fédération. Donc, on a un morcellement des textes ce qui fait que, y compris dans la CGT, aujourd’hui, on a les pires difficultés à gérer cette question-là. Un des moyens de le contourner, c’est d’essayer d’avancer sur le nouveau statut du travail salarié. Donc, on n’est pas obligé d’être sans arrêt sur la défensive. Là, on a un projet offensif. Il faut qu’on arrive à le valoriser et à le construire et qu’on mette dans l’action l’ensemble de la CGT.
On le voit, la discussion sur la structuration ne peut être déconnectée d’une réflexion sur les buts du syndicalisme. Pour le dialogue social, le syndicalisme d’entreprise ou de branche (qui serait certes un progrès par rapport au syndicalisme d’entreprise… saut quand certaines entreprises ont façonné leur propre branche comme dans la banque) convient parfaitement, et de CSE en commission paritaire, les fédérations pourront vivoter bien au chaud des subventions qu’elles reçoivent. Pour un syndicalisme de classe ou de luttes, en revanche, il faut ouvrir la réflexion, et se fixer des priorités. Sachant que dans un contexte où le patronat est particulièrement offensif, il faudra mobiliser largement pour gagner vraiment, nous devons imaginer une structuration qui permet une syndicalisation massive… et donc une présence au plus près des salarié⋅es, sur chaque territoire. Chacune des trois fédérations citées ici est-elle en capacité d’exister dans chaque UD, pour y coordonner l’activité de ses sections et syndicats et fournir un premier accueil aux nouveaux adhérent⋅es ? Non, loin de là, et pour y arriver il faudra nécessairement mutualiser les forces, que ce soit par un retour à la fédération des Employés ou autre chose. Mais ce sera l’occasion de sortir la tête de l’entreprise et de la branche, pour reprendre les bases : aller au contact des salarié⋅es, construire ses objectifs revendicatifs sans se les faire imposer par l’ordre du jour patronal, et se mettre en campagne jusqu’à les gagner.
[2] Comme les propositions de l’UD de Paris ou le syndicat inter-entreprises de l’UL de Lorient.
[3] En particulier le rapport de la commission ad hoc, ou les extraits des congrès confédéraux de 1999, 2003, 2006, 2009, 2013, 2016, 2019 et 2023.
[4] Cet échange a donné lieu à une brochure dont sont tirées toutes les citations de cet article : Institut d’histoire sociale des Employés, Journée d’échange 120e anniversaire fédération des Employés et cadres CGT – 1893-2013, 2014. Pour un bref historique de cette fédération et de ses principales luttes, lire Jeanne Siwek-Pouydesseau, « Les employés et les fonctionnaires CGT », in Elyane Bressol, Michel Dreyfus, Joël Hedde and Michel Pigenet (dir.), La CGT dans les années 1950 , Presses universitaires de Rennes, 2015, en ligne.
[5] Sur ces revendications, lire l’article d’Aurélien Catin, « Revoir nos priorités. Les luttes au travail dans leur dimension politique », mars 2025, en ligne.
[6] La fédératin comptait 4 sections fédérales : le Commerce et la Sécurité sociale (les plus fournies), les Banques et les Assurances.
