Conférence sociale du 16 octobre 2023 : et après, on recommence ?

Publié le par Michel

« Tout ça pour ça ! » : voilà le résumé par Sophie Binet de cette conférence sociale, pour laquelle la CGT a quand même fait du boulot en interne : un ensemble de revendications sur les salaires, pour des mesures contraignantes, pour que la question de l’égalité femmes/hommes soit un thème en tant que tel, etc.

Et au final, pas grand-chose, pour aller vite, parce que c’est certainement encore moins que ça.

Et le rapport de force alors ?

Faut-il s’étonner du résultat ? Non, quand on sait que le salaire est, avec le temps de travail et son organisation, le thème central du conflit de classe entre le camp du travail et le camp du capital. Sans rapport de force au niveau interprofessionnel, et dans un contexte où le capitalisme continue à rester englué dans ses contradictions insurmontables (les « Trente glorieuses », c’est fini, et elles ne reviendront pas), il n’y a aucune chance, mais alors aucune, d’obtenir des gains réels et substantiels pour au moins quelques années.

Le dernier conflit majeur sur les retraites, tout frais, est quand même là pour le rappeler.

Réunissez vous, réunissez vous…

Encore moins de chance d’y arriver lorsque les règles du jeu sont pipées d’avance : « pile je gagne, face tu perds ». Il ne s’agissait pas d’une négociation, avec des règles discutées et partagées à l’avance pour donner valeur de norme à ce qui en sortira. Non, le gouvernement réunit patronats et syndicats, écoute, passe la parole aux uns et aux autres, puis… décide ensuite lui-même ce qu’il en fera.

Lorsque dans une réunion de ce genre, le résultat n’a aucune valeur normative, c’est-à-dire qu’il ne s’imposera pas forcément, alors on n’y négocie pas, on dialogue. Bref on fait du dialogue social. Et dans le dialogue social, on obtient le résultat qui était prévu dès le départ : rien, zéro !

La prochaine fois… on fait quoi ?

Alors peut-être qu’il fallait quand même y aller, parce qu’on sortait d’une journée d’action et de grève, européenne, intersyndicale en France. Peut-être qu’il fallait aller dire une bonne fois pour toutes combien les écarts d’analyse entre les deux camps (gouvernement-patronat d’un côté, salarié·es de l’autre) étaient éloignés, combien nos revendications étaient en contradiction totale avec celles du camp d’en face.

Mouais, peut-être. Allez, admettons. Mais qu’est-ce qu’on en tire comme leçons pour la suite ? Si des réunions de même format sont de nouveau proposées ? Y compris dans les branches professionnelles ? À quoi cela sert il ?

On ne cache pas ses faiblesses

Soit il y a un réel rapport de force, et alors allez à ce genre de réunion est une trahison, car alors c’est à une vraie négociation qu’il faut aller pour gagner un résultat qui va s’appliquer obligatoirement, comme lors d’un accord d’entreprise.

Soit il n’y a pas de rapport de force (ce qui était les cas ici), et y aller, de nouveau, revient à dire que « l’on fait comme si », que compte tenu de notre faiblesse, qu’aucun syndicat ne peut cacher, y aller permet de montrer qu’on est là quand même. Et ce serait une erreur. On ne cache pas sa faiblesse en « faisant comme si ». On combat sa faiblesse en parlant franchement aux salarié·es, en leur exposant une méthode claire.

C’est cette attitude qui permet d’être cohérents avec les salarié·es : pour gagner quelque chose de substantiel et d’essentiel, il faut de la force. Sans celle-ci, on ne nous proposera que ce genre de réunion où dès le début il n’y a aucune obligation d’appliquer des normes, car rien de vrai ne sera proposé. Et donc, pour que cette force se construise, il faut (se) syndiquer.

Peut-être que nous avons du mal à syndiquer, du mal à proposer la syndicalisation (toutes les enquêtes internes aux syndicats font ce constat), aussi (et pas seulement, bien entendu) parce que nous faisons trop, bien trop, de dialogue social. Dialogue social qui permet de faire « exister » le syndicalisme, le faire apparaître, tout simplement parce qu’il est trop faible. Dialogue social = faiblesse syndicale.

Histoire de chaises

Ce débat, « y aller ou pas », dans ce type de réunion, a été un des thèmes de discussion lors du comité confédéral national de la CGT du mois d’août, avant même cette conférence sociale du 16 octobre.

Il y a eu des interventions favorables à ce que la CGT boycotte les réunions avec le gouvernement, parce que celui-ci réprimait des syndicalistes (ce qui est vrai, par l’intermédiaire des employeurs publics par exemple), ou qu’il laissait le patronat faire de même sans réagir. Ces interventions proviennent en général des organisations (unions départementales et fédérations) qui considèrent que la CGT est devenue réformiste depuis plusieurs décennies. Mais la répression syndicale ne date pas d’aujourd’hui. Elle pouvait être même encore plus dure avant cette "transformation réformiste". Ce qui n’a pas empêché la CGT, au niveau confédéral, dans sa période considérée comme "révolutionnaire" par ces intervenants, de rencontrer le gouvernement comme le patronat de l’époque. Il serait intéressant de savoir si ces intervenants appliquent ce qu’ils prônent, dans leur propre union départementale, ou fédération : désertent-ils les réunions avec les pouvoirs publics, avec le patronat de leur branche professionnelle ?

Sophie Binet a donc pu facilement répondre qu’il s’agissait là d’interventions de postures. Mais sa réponse est loin d’être satisfaisante. Elle a rappelé que depuis longtemps la stratégie de la CGT n’est pas celle de la « chaise vide ». C’est l’expression consacrée dans ce domaine, une tarte à la crème. Qu’il s’agissait d’aller partout où il y a un enjeu pour les droits des salarié·es. Et qu’ils nous le demandent ! Il n’y aurait donc pas de questions à se poser sur la nature de ces chaises : du moment qu’elles sont là, c’est qu’il y a un enjeu syndical à y présenter les revendications de la CGT avec notre propre ordre du jour. Remarquons que c’est justement en appliquant cette conception que bien trop de syndicats et de syndicalistes CGT (comme d’autres) sont noyé·es dans les entreprises par des réunions multiples et variées, dans une frénésie à occuper toutes les chaises qu’avance le patron. Parce que « si on n’y va pas, les autres syndicat y vont ! ». Tout en sachant pertinemment, car les camarades le disent souvent lors d’AG de syndicats, que l’on y perd trop souvent son temps. Et il n’est pas certain, il est même sûr, que les salarié·es ne demandent pas aux militant·es CGT de courir à toutes ces réunions.

Un débat nécessaire et mobilisateur

Ni « politique de la chaise vide », ni « participation systématique ». Ces slogans ne veulent rien dire. Ils sont aussi une forme de posture. Il s’agit de faire la part des choses, de réfléchir à nos pratiques, à nos objectifs, et aux moyens dont nous disposons. Est-ce un hasard si, dans ces dernières décennies, le nombre de chaises offertes par les pouvoirs publics et le patronat est en hausse constante, alors même que la courbe des forces syndicales organisées et militantes va dans le sens inverse ? Tout le monde sait que non. Alors pourquoi on continue ?

Il s’agit tout simplement de réfléchir à des critères de pertinence, à chaque niveau (entreprise, territoire, branche professionnelle, interprofessionnel et confédéral), pour donner lieu à un débat, qui puisse irriguer toute la CGT, chaque structure à son niveau, afin de dégager une ligne de conduite cohérente.

L’enjeu n’est pas mince. Il est de dire clairement, non seulement aux adhérent·es de la CGT, mais aussi aux salarié·es, ce dont nous avons besoin : d’un rapport de force pour négocier, et donc gagner des accords pour les salarié·es ; mais pas du dialogue social. Et par conséquent, que les salarié·es ont leur propre responsabilité : celle de se syndiquer, de s’organiser, de s’impliquer. Un tel discours, fondé alors sur une conviction forte, partagée par toutes et tous les militant·es, serait bénéfique pour syndiquer et former des militant·es.

La CGT peut trouver au sein de l’intersyndicale, au niveau confédéral comme ailleurs, un écho pour une telle orientation.

Soyons certain·es que le nombre de chaises va alors rapidement diminuer…