Mobiliser ou négocier ? Ou comment j’ai choisi mon syndicat
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Je ne suis pas syndiqué à la CGT [1]. Je suis à la CNT-SO [2], une petite confédération née d’une scission de la CNT, principale actrice du syndicalisme libertaire en France et petite-nièce de la fameuse CNT espagnole.
La CGT compte deux syndicats d’artistes auteur·ices : le syndicat national des auteur·ices compositeur·ices (Snac), une structure réactionnaire plus attachée aux organismes de gestion collective (OGC) [3] qu’à sa propre fédération [4], et le syndicat national des artistes plasticien·nes (Snap), une orga camarade qui fédère essentiellement des artistes visuel·les.
Au moment de me syndiquer en tant qu’auteur, il était hors de question d’adhérer au Snac. Je veux bien tenter de changer les choses de l’intérieur mais je n’ai aucune envie de nettoyer les écuries d’Augias. Je ne pouvais pas non plus rejoindre le Snap car je suis 1) nul en peinture, 2) pas graphiste et 3) incapable de sculpter même de la mie de pain.
Or à cette époque apparut un petit syndicat prometteur dans le giron de la CNT-SO : le syndicat des travailleur·ses artistes auteur·ices (Staa), dont l’objectif était d’obtenir une forme de régime de l’intermittence pour les créateur·ices de tous bords. J’en profite pour saluer les camarades qui ont pris cette initiative au printemps 2020, en particulier Marie Causse. Au sortir du premier confinement, le Snap commençait tout juste à se reconfigurer autour d’une perspective – que je partage mais qui restait floue – de « Sécurité sociale totale ». Nous échangions beaucoup mais nos travaux en commun étaient embryonnaires. Quand le Staa a pointé le bout de son nez, je n’ai pas hésité.
Ce n’était pas seulement une question de timing. En effet, la CGT a une tendance au conservatisme qui s’explique par sa longue et remarquable histoire. Pour le dire vite, c’est à elle que nous devons la plupart des outils sur lesquels je m’appuie dans mon travail d’auteur et dans mon quotidien de militant : régime général de Sécurité sociale, statut des fonctionnaires, principe de continuité du salaire, etc. Elle a eu au XXe siècle un rôle globalement révolutionnaire grâce à l’action de dizaines de milliers de syndicalistes qui pour beaucoup sont mort·es pauvres ou fusillé·es par des nazis. Jusque dans les années 1950, la CGT a brillamment tenu son rang d’organisation populaire disputant le pouvoir à la bourgeoisie. Elle a si bien réussi son coup qu’à partir des années 1960 s’est dessiné une forme de compromis (sans cesse menacé) qui l’a amenée 1) à cogérer l’économie, prise en tenaille entre l’État capitaliste et le patronat, 2) à se mouiller dans des combines peu reluisantes et 3) à perdre du terrain sur le plan politique et du crédit sur le plan militant.
La CGT, par l’intermédiaire de ses fédérations, est aujourd’hui pilotée par des « structures de négociation » [5] empreintes de réalisme et soucieuses de leurs intérêts matériels à court et moyen termes. Essayez donc de questionner la pertinence des régimes de retraite complémentaire ou des mutuelles en présence d’un·e cadre de la cégète. Vous comprendrez vite qu’on ne peut pas tout dire. De même, vous éviterez de vous en prendre à la Sacem et au système opaque des OGC. La cogestion, ça rapporte et ça donne un point de vue, disons… nuancé [6].
À la CGT, la structure de négociation (les camarades qui signent les accords de branche, qui siègent dans les caisses, qui « dialoguent » avec le gouvernement, etc.) exerce un ascendant sur la structure de mobilisation (les camarades qui organisent la base militante et ont intérêt au conflit), ce qui occasionne une certaine inertie politique, des lourdeurs et des conservatismes parfois difficiles à comprendre.
À la CNT-SO en revanche, aucune entrave de ce type. La structure de négociation n’existe pas, par conséquent toute latitude est donnée à la structure de mobilisation. C’est l’avantage du syndicalisme libertaire : pas de compromis, que du clash. Mais c’est aussi sa faiblesse : son poids institutionnel est nul, sa force de frappe est moindre (bien qu’elle puisse être redoutable à l’échelle d’un conflit local) et son organisation, disons… aléatoire.
Pour l’heure, la voie foutraque du syndicalisme libertaire me semble encore préférable. Il m’arrive d’être tenté de rejoindre une organisation bien structurée, opérationnelle, inscrite dans le paysage officiel, et vu le temps que je passe avec les camarades du Snap, ce n’est pas toujours facile de résister. Mais voilà, je tiens bon. Quatre ans après avoir payé ma première cotisation, je suis encore au Staa. Ça ne tourne pas toujours très rond mais ce syndicat a été super important lorsqu’il a fallu relever le niveau d’exigence de la proposition de loi visant à faire entrer les artistes auteur·ices dans l’assurance chômage [7]. Par ailleurs, il offre une souplesse politique que je ne trouve pas à la CGT, surtout dans le cadre d’une fédération du spectacle arc-boutée sur la défense de l’emploi qui s’épuise à envoyer des communiqués à un ministère de la Culture qui s’en tape.
[1] Je l’ai été de 2018 à 2020, à un moment de ma vie où j’étais employé dans l’édition scolaire. J’avais rejoint Info’Com mais je n’y ai jamais rien fait.
[2] Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière.
[3] Les OGC sont des sociétés civiles qui gèrent des portefeuilles de droits d’auteur pour le compte de leurs adhérent·es. Ils font du lobbying en défense de la propriété intellectuelle et tiennent une place centrale dans l’économie de la création. Le plus puissant d’entre eux est la Sacem, première source de financement du Snac.
[4] Curiosité syndicale, le Snac est affilié à la fédération du spectacle sans être confédéré.
[5] Cette expression, et plus largement la distinction entre « structure de mobilisation » et « structure de négociation », m’a été transmise par le militant québecois Étienne Simard lors du séminaire « Salariat » à l’Université Paris Nanterre.
[6] « Ça rapporte » aux organisations, pas aux individus. Même quand il est entaché par des pratiques malhonnêtes, le syndicalisme n’est pas un bon moyen de s’enrichir.
