S’organiser, lutter, gagner : la construction d’un syndicalisme féministe dans l’aide à domicile de Gipuzkoa

Publié le par Baptiste, Laura, Michel

Au Pays basque Sud, le syndicat ELA, dont nous parlons régulièrement ici, a ciblé une profession particulièrement éclatée et précarisée : l’aide à domicile. Le bilan de cette campagne est une série impressionnante de victoires, racontées dans une courte brochure particulièrement claire et didactique, que nous avons traduit et préfacé (à télécharger ici ou en bas de cette page – il est possible de nous écrire pour en obtenir des exemplaires papiers).

Le syndicat basque ELA a construit méthodiquement, depuis plusieurs années, un modèle syndical résolument féministe. Le syndicat a notamment mené de nombreuses luttes dans le secteur des maisons de retraite ou du nettoyage, longues et victorieuses [1]. Le texte qui suit fait le bilan des efforts d’organisation du syndicat dans un troisième secteur : l’aide à domicile. Un secteur qui présente de nombreux obstacles à la mobilisation : des travailleuses particulièrement précaires, embauchées dans une multitude d’entreprises auxquelles les municipalité ont sous-traités leurs missions, sans lieu de travail bien défini. Mais le syndicat a su dépasser ces obstacles, grâce à une méthode qui a fait ses preuves puisqu’elle a permis de gagner plus de 20 conflits avec, à la clé, des augmentations de salaires de 20 à 30 %, une diminution du temps de travail et de la précarité, etc. La militante chargée d’organiser le secteur dans la province de Gipuzkoa, Aintzane Orbegozo, nous livre ainsi un véritable pas-à-pas de la mobilisation syndicale victorieuse, reposant sur quatre étapes fondamentales :

  1. Un travail d’organizing [2], pour nouer le contact avec les salariées et parvenir à organiser une première assemblée permettant de mettre en commun les problématiques individuelles.
  2. Un travail de mobilisations, en s’appuyant sur les victoires récentes dans le secteur pour déclencher un effet domino ; sous-tendu par un travail d’organisation en profondeur pour que les travailleuses adhèrent au syndicat (afin de bénéficier de sa puissante caisse de grève, de son soutien juridique et des formations) et le déclenchement d’élections professionnelles permettant de désigner des déléguées.
  3. La préparation du conflit, en mutualisant les besoins des différentes salariées pour construire des revendications communes, à traduire en modifications précises à apporter aux conventions collectives existantes.
  4. Lorsque le collectif de travailleuses est suffisamment fort, soutenir le déclenchement de la lutte, en alliance avec des mouvements féministes et des collectifs d’usagers⋅ères pour augmenter la pression sur l’entreprise et les pouvoirs publics qui la financent. Ces luttes sont souvent inventives, avec une grande attention à la convivialité des piquets et à l’impulsion d’une dynamique joyeuse dans la mobilisation.

Une méthode, donc, qui combine trois éléments indispensables pour gagner :

  • Le recours aux techniques d’organizing pour aller à la rencontre des salariées de manière volontariste, sans attendre qu’elles viennent à nous.
  • Une structure organisationnelle solide qui permet d’accompagner efficacement les salariées sur tous les plans : salarié⋅es du syndicat dédié⋅es en priorité au secteur de l’aide à domicile, secteur juridique efficace pour répondre à toutes les questions de droits et préparer au mieux la négociation, formation des militantes et des déléguées, caisse de grève permanente alimentée par les cotisations qui permet de tenir un conflit indéfiniment sans perte de salaire… Sans un syndicat solide derrière, les efforts d’organisation ne déboucheraient pas sur grand-chose.
  • Une volonté permanente de mettre les travailleuses au centre, d’enclencher un processus d’autonomisation, de politisation et d’organisation par le bas, permettant notamment le développement d’une conscience féministe affirmée. Cela passe aussi par une attention à la convivialité et à la joie dans les luttes.

Aucun de ces éléments ne découle de quelconques particularités géographiques basques. Alors il ne tient qu’à nous, syndicalistes dans d’autres pays, de doter à notre tour nos organisations des moyens d’enclencher le cercle vertueux des victoires qui en entraînent d’autres, vers la construction d’un système public du soin et d’une société féministe qui place la vie au centre.

Sommaire

  1. Préface
  2. L’engagement d’ELA en faveur d’un syndicalisme féministe
  3. Conditions de travail dans l’aide à domicile
  4. Les acquis obtenus dans la province de Gipuzkoa
  5. Les éléments clé de la victoire
  6. Défis et tâches pour l’avenir
  7. Deux conclusions fondamentales

[1Récit en français dans Borrokan : comment gagner une grève féministe, Paris : Éditions syndicalistes, 2025.

[2Méthodes peu utilisées en France : voir Karel Yon, « Les résistances syndicales au community organizing. Entre rejet de la professionnalisation et déni du travail militant reproductif », Sociétés contemporaines, 2024/1 no 133, p. 125-156, en ligne.