Quand la CGT a failli se doter d’une caisse de grève confédérale

Publié le par Michel

Le conflit sur les retraites de 2023 a remis sur la table la question des moyens nécessaires pour gagner une grève, avec notamment la piste de la caisse de grève. On peut dire que depuis 2016, à chaque conflit de niveau interprofessionnel, les caisses de grève poussent comme les champignons en forêt après la pluie. Dernièrement, plusieurs conflits localisés et heureusement médiatisés, comme ceux de Verbaudet ou de Clestra, ont fait appel à la solidarité financière pour alimenter une caisse de grève pour les salarié·es en lutte.

La technique est donc de créer une caisse de grève au moment du démarrage du conflit, au « coup par coup » en quelque sorte. On ne va pas entrer ici dans ce débat, qui mérite d’être poursuivi et approfondi, car il est en lien avec le modèle syndical qui est en jeu.

Il n’y a pas aujourd’hui à la CGT de véritable caisse de grève permanente. La « tradition », qui m’a été à chaque fois rétorquée lorsque le sujet est lancé, par des militant.es chevronné·es ayant des décennies de militantisme à la CGT, était que ce n’était pas dans la conception CGT.

Alors j’ai fait quelques modestes et rapides recherches, et j’ai trouvé les éléments historiques ci-dessous.

Il s’agit d’abord de l’article 29 des statuts confédéraux de la CGT en 1969, intitulé « Solidarité », encore en vigueur en 1982 et supprimé en 1995. Une « quasi caisse de grève » est créée, une caisse de grève « d’attente » en quelque sorte, destinée à apporter sans tarder la solidarité financière, avant que n’arrivent ensuite les aides de celles et ceux qui voudront bien donner. Il semble que la CGT dispose actuellement d’un dispositif similaire, car on peut trouver sur son site Internet les moyens pour contribuer à une « caisse de grève ». Mais à la différence des statuts confédéraux de 1969, ce n’est pas prévu dans les statuts actuels, et donc aucune ligne budgétaire dans la trésorerie confédérale n’est a priori prévue pour cela (sauf erreur de ma part, par méconnaissance). Donc la « tradition » semble bien préservée. Cet article a été adopté au congrès confédéral de la CGT suivant la plus puissante grève générale que le pays ait connu. Ceci explique-t-il cela ?

Le second document est très intéressant. Il s’agit d’un compte-rendu du Comité confédéral national (CCN) des 13 et 14 avril 1937 [1].

On y apprend que, à la faveur des vagues grévistes des mois de mai et juin 1936, et qui se poursuivent à une échelle importante ensuite, notamment lors de renégociations de conventions collectives, le CCN de la CGT, où interviennent plusieurs puissantes fédérations, débat de la constitution de caisses de grève par fédération, et même d’une caisse de grève au niveau confédéral. Le principe de ce projet a été adopté lors de ce CCN, et la Commission administrative était chargée d’en étudier les questions techniques pour sa mise en œuvre. À ma connaissance, cela ne s’est pas fait, et j’en ignore les raisons. De nouveau, c’est dans un contexte de nombreuses grèves locales et d’une grève générale récente que la question d’une caisse de grève est posée. Les principaux thèmes sont présents : caisse de grève permanente et alimentée par les cotisations syndicales ; liens entre les Fédérations et la Confédération ; qui contrôle l’utilisation de la caisse de grève, etc.

J’en tire la conclusion que la « tradition » de la CGT n’est pas qu’une véritable caisse de grève permanente soit exclue, puisque la question a bien été posée, débattue et décidée à un moment important de l’histoire de la CGT, et a failli être mis en œuvre. Ne faudrait-il pas revisiter la « tradition » ?

Article 29 des statuts de confédéraux de la CGT – 1969

Fidèle aux traditions de solidarité interprofessionnelle, lors d’actions ou de grèves, la CGT et les organisations syndicales adhérentes prennent toutes dispositions utiles en vue d’assurer la solidarité morale et matérielle aux travailleurs en lutte en organisant des collectes parmi les travailleurs des autres industries, localités ou régions, et en faisant appel au soutien des plus larges masses populaires.

Il est institué dans la Trésorerie confédérale, sous la responsabilité du Bureau confédéral (BC), un compte spécial « Solidarité » afin que le BC soit en mesure, en cas d’urgence, d’intervenir immédiatement, en attendant l’organisation des collectes, pour un premier soutien financier.

CGT – CCN des 13 et 14 avril 1937

La solidarité en cas de grève

JOUHAUX indique ensuite qu’un projet tendant à établir, en cas de grève, une solidarité, a été élaboré. Des caisses d’assurances seraient constituées par Fédération ; une caisse de réassurance serait organisée par la CGT, qui est prête à y verser un million si un effort parallèle est fait par les Fédérations.

DUPONT, trésorier de la CGT, développa l’économie du projet. Il remarque que certaines Fédérations ont eu à fournir un gros effort, tandis que d’autres n’ont pas eu à intervenir. Il faut que la solidarité ouvrière joue pleinement, et, avant tout, rapidement. Il est donc nécessaire que les Fédérations constituent des caisses. Mais ce n’est pas suffisant ; on l’a vu dans le cas de la grève des métallurgistes du Nord où quarante mille travailleurs étaient en bataille ; la Fédération a fait ce qu’elle a pu. Mais il a fallu faire appel à la CGT. Elle n’a pas de caisse spéciale. Sur les caisses de résistance, il faut donc édifier une caisse de compensation, gérée par la CGT. Le problème a une grosse importance pratique, et les Fédérations le comprendront.

SÉMAT (Fédération des métaux) se félicite de l’initiative du bureau confédéral. Dans les grèves du Nord et de l’Est, la Fédération des métaux a pu verser un million. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Toutes les Fédérations sont solidaires, dans la lutte comme dans le succès. La solidarité doit être organisée et contrôlée.

DUPONT précise qu’il est nécessaire de constituer une commission chargée de mettre au point les détails techniques du projet. La CGT n’interviendra qu’en cas de besoin, pour soutenir les Fédérations ; elle ne se substituera pas à elles. On pourrait prévoir à la CGT un prélèvement de 0 fr. 10 par mois et par adhérent sur la cotisation confédérale.

RAYNAUD (Union des syndicats de la région parisienne) pense qu’il y aura unanimité pour substituer à la méthode anarchique une méthode rationnelle. Mais les détails techniques doivent, en effet, être fixés par une commission.

Ernest MICHAUD (Fédération des services publics) estime qu’en effet le problème posé dépasse le cadre des Fédérations.

LIOCHON (Fédération du livre) remarque qu’il lui paraît nécessaire de se mettre d’accord sur une procédure à suivre. L’existence de la caisse confédérale de grève doit-elle être subordonnée à l’existence de caisses fédérales de grève ?

DUPONT répond aux deux interventions précédentes. Les travailleurs des services publics ne doivent pas être exclus de la solidarité envisagée ; cette solidarité peut d’ailleurs s’appliquer à d’autres cas que la grève. D’autre part, il est indispensable que les Fédérations créent leurs caisses de résistance.

SOUCHAUD (Vienne) souhaiterait que la caisse soit créée par la CGT et alimentée par les Fédérations comme par la CGT.

GUIRAUD (Union des syndicats de la région parisienne) constate que la solidarité s’est souvent faite dans la pagaille et, sans qu’on le veuille, dans l’injustice, car les organismes départementaux ne sont pas qualifiés pour juger de l’importance des secours à attribuer.

JOUHAUX remarque qu’il s’agit de substituer aux appels constants la création d’un fonds permanent. Ce fonds ne pourra pas suffire si les Fédérations ne font pas un effort. Mais il faut, pour que le système marche, qu’une règle soit fixée. Il ne faut plus que les grèves soient décrétées par n’importe qui et n’importe quand. Il faut que leur déclenchement soit porté à la connaissance du syndicat, de l’Union et de la Fédération intéressée. Faute de quoi, les grévistes n’auront pas droit à la solidarité confédérale. Car toute solidarité implique responsabilité et discipline.

Après une dernière observation de GUlRAUD, le principe du projet confédéral est adopté à l’unanimité. La commission administrative constituera une commission de cinq membres chargés de mettre au point techniquement les [détails] du projet.


[1La Voix du Peuple, avril 1937, p. 252-253.